Ce journal a déjà une histoire
par Fabio Lo Verso
«Pourquoi ne fondez-vous pas un journal?» Tout a commencé par cette
question inattendue, émanant de lecteurs interpellés par mon éviction à
la tête du quotidien Le Courrier. Ils étaient une centaine, dont
une large majorité a pris soin de me transmettre bien autre chose que la
sollicitude de circonstance. C’était un souhait en forme de défi: voir
fleurir un nouveau titre dans le paysage médiatique suisse.
Adressé à un journaliste engagé en faveur de la diversité de la presse,
cet appel pouvait difficilement tomber dans le vide. D’autant que ses
auteurs avaient une idée précise derrière la tête: la création d’un
journal – je cite – «non marchand» et «non militant». L’aventure de La Cité était lancée.
La suite de l’histoire est la découverte réjouissante de l’adhésion que
la naissance d’un titre de presse peut susciter. Des professionnels de
talent se dépensent sans compter pour réaliser ce projet, auquel ils
offrent une précieuse expertise, du temps et de l’argent. Aussi les
soutiens et les encouragements se sont immédiatement fait jour auprès
des nombreuses personnes mises au courant de cette initiative. Toutes
expriment le désir de voir se renforcer le pluralisme de l’information
par l’arrivée d’un journal d’un genre peu ordinaire.
Quelle publication en effet se laisse-t-elle inspirer sa ligne
éditoriale, avant même la parution du premier numéro, par un panel
spontané de lecteurs qui ne s’étaient auparavant jamais rencontrés? Ces
soutiens de la première heure ont l’utopie contagieuse. Ils font le pari
que leur profession du «ninisme» – un journal ne doit être ni marchand ni
militant – sera susceptible de rallier une large audience. Il n’existe
pas, selon eux, en Suisse romande de publication réunissant de façon
véritablement aboutie de tels traits de caractère. Mais il y aurait un
public prêt à l’adopter, si elle voyait le jour.
Or pour exister, La Cité doit au minimum réunir 5000 abonné-e-s
fondateurs et fondatrices en Suisse et ailleurs. Mission possible, à
condition de s’entendre sur les termes du «contrat moral» que nous nous
engageons à tenir. Les voici.
Tirant à 20’000 exemplaires et paraissant un vendredi sur deux, le bimensuel La Cité entend se positionner comme un journal à part entière.
Ce bimensuel se place sous le label «non marchand», en ce sens qu’il
n’est pas doté de capital social et qu’il investit entièrement son
argent dans l’information et l’analyse, le débat et la culture, et non
pour rémunérer des actionnaires. La Cité n’a pas de but lucratif
et ne s’impose pas d’impératifs de rentabilité. Il accueille des
annonces publicitaires mais il se réserve de les refuser en raison de
leur contenu.
Ce journal se place également sous le label «non militant», en ce sens
qu’il ne liera pas son destin aux intérêts d’un parti, d’une famille
politique, d’un mouvement social ou encore de lobbies d’influence.
La Cité s’engage à faire vivre un journalisme authentiquement humaniste, selon les principes inscrits dans notre Charte éditoriale.
Un journalisme se mettant au service des êtres humains un par un, non
dans l’abstraction des catégories sociales. Un journalisme qui combat la
désinformation mais ne prétend pas atteindre une vérité. Qui cherche à rendre compte des mutations de la société sans prétendre inculquer au public une vision du monde.
Sa ligne graphique sobre et élégante, mais non prétentieuse, pleine de
respiration et de créativité, exprime le style que nous voulons donner à
ce journal papier de 32 à 48 pages – au format berlinois – sur
deux cahiers.
Par sa vocation généraliste, ce bimensuel traitera d’une information
politique, culturelle et de société s’enracinant sur l’ensemble de la
Suisse romande.
Malgré sa connotation urbaine, le titre La Cité indique un lieu
symbolique, non géolocalisé, où se partagent les idées, le savoir et la
culture. Un lieu où se concentre notre, votre, regard sur la réalité. Un
regard ouvert et éclectique, à la fois horizontal et vertical,
n’hésitant pas à prendre de la hauteur mais plongeant surtout en
profondeur.
La Cité fera ainsi la part belle aux œuvres journalistiques
(enquêtes, reportages et analyses) décryptant les faits et les opinions
avec le souci d’en déceler honnêtement les enjeux et d’en restituer
sincèrement leur signification. Ce journal réservera également une large
place au photo-journalisme et à la création visuelle.
Y a-t-il une vie pour un tel journal?
Vu sous l’angle du marché, en tant que bimensuel généraliste édité sur une base associative, La Cité
occupe une niche quasiment vacante. Et c’est tant mieux. Car en se
positionnant sur un créneau délaissé, ce journal n’entend concurrencer
aucun titre de presse. La Cité a pour vocation de vivifier la diversité de la presse, non de nuire à son essor.
Cela étant posé, il s’agit maintenant d’obtenir des réponses: combien
de personnes contribueront à faire naître un nouveau titre et à
renforcer ainsi le pluralisme de l’information? Mais surtout, combien
voudront d’un journal rompant ouvertement avec les schémas habituels: ni
marchand, ni militant? Que leur nombre atteigne ou non le seuil des
5000 adhésions, la réponse offrira une indication dont les sociologues
des médias pourraient tenir compte afin d’évaluer plus précisément les
attentes du public suisse. Et sa vision du rôle du journalisme dans une
démocratie.
Quoi qu’il arrive, ce journal a déjà une histoire.
