Par delà l'information

Editorial, La Cité n.11, du 10 au 24 février 2012

Pour qui en Suisse considère la diversité de la presse comme une valeur démocratique, le constat est assez déprimant. Fin janvier, l’hebdomadaire L’Echo Magazine devait justifier, devant la justice fédérale, son rôle de journal contribuant au pluralisme de l’information. Pour ce titre fondé en 1930, la démarche laisse un goût plutôt amer.

C’est La Poste qui conteste à ce titre «familial et chrétien» son droit de continuer de faire partie de cette presse dont le profil pluraliste est récompensé par l’Etat. Ce privilège se solde par l’octroi de tarifs postaux préférentiels pour l’acheminement des journaux vers les abonnés. Pour les titres à faible tirage, les sommes en jeu sont considérables. Elles peuvent dans certains cas être décisives. Ce droit se gagne en remplissant des critères stipulés dans une loi fédérale. Il arrive de le perdre lorsque la législation connait une mauvaise révision, comme ce fut le cas en 2010. Depuis cette date, la boîte de Pandore est ouverte.

Pas moins de quatre procès ont eu lieu, dont celui perdu par le quotidien économique L’Agefi. Une ordonnance «réparatrice» est actuellement en consultation. Elle devrait corriger les effets pervers d’une loi lacunaire. Sinon, les procédures judiciaires se multiplieront: Le Courrier, la WOZ et Gauchebdo pourraient alors être mis sérieusement en difficulté. Ce scénario semble depuis peu écarté. Mais la diversité de la presse vivrait mieux si elle était protégée par des normes garantissant plus solidement sa vitalité.

Il est une région du monde qui, discrète-ment, fait figure de modèle: la Scandinavie. Et notamment la Norvège, pays où la vie de la presse est partie intégrante de la poli-tique culturelle. Elle est ainsi mise à l’abri de ces vents contraires qui, avec une fréquence étourdissante, font vaciller les équilibres économiques. En Suisse, l’avenir des journaux est, lui, tributaire de la santé du marché (publicitaire). Un autre monde. 

La Confédération semble démunie contre les menaces qui pèsent sur la diversité de la presse. Seul lui reste le pouvoir de décréter un rabais sur les tarifs postaux en faveur de journaux à faible tirage, si possible «à but non lucratif», tombant sous la catégorie de la presse «généraliste» avec un ancrage «régional». 

Ces mots, aujourd’hui piégés par des interprétations contestables, ont une signification fondamentale. Celle de définir la physionomie d’une presse d’intérêt public, qui exerce son métier au-delà des considérations de rentabilité et de profit. Les mêmes qui rétrécissent l’espace vital des journalistes comme des photographes de presse. Garantir l’aide fédérale aux journaux d’intérêt public va au-delà d’une simple affaire pécuniaire. C’est resserrer les mailles du tissu démocratique, non gérer une bourse.

Fabio Lo Verso, rédacteur en chef



La face cachée du piratage

Editorial, La Cité n.10, du 27 janvier au 10 février 2012

Les conflits économiques se déclinent désormais sur le Net. Mais la dramaturgie ne varie pas. L’offensive musclée du FBI, dans la nuit de jeudi 19 à vendredi 20 janvier, contre le site megaupload.com mime les retentissantes captures des ennemis publics number one aux états-Unis. L’idée d’un Internet espace de liberté sans limites s’est évanouie au fil des années. Avec la fermeture de cette plateforme permettant d’accéder gratuitement à des dizaines de milliers de films et de chansons, c’est le dernier coup porté contre l’idéal d’un nouveau monde, où les individus seraient davantage des consommateurs d’art et  de culture et demandeurs d’un libre partage des créations et du savoir.

Un idéal qui se heurte aux contingences économiques des majors du cinéma mais surtout du disque, dont les ventes ont été divisées par deux en dix ans. Pour les partisans d’un durcissement du dispositif contre le téléchargement, la rengaine du marché en déclin rejette la faute sur des internautes peu scrupuleux. Mais la réalité n’est pas aussi manichéenne et catastrophiste. Depuis le temps qu’on annonce la mort de l’industrie du disque face au piratage, la décennie écoulée est en revanche porteuse d’un nouveau modèle économique qui commence à faire ses preuves.

Un modèle qui, paradoxalement, trouve dans la soif des internautes pour la culture musicale une formidable courroie de transmission. La révolution numérique facilite l’accès aux œuvres. Le téléchargement libre, qu’on qualifie désormais de «piratage», amplifie ce phénomène en relevant la consommation des activités culturelles non virtuelles. Les études sont formelles. 

En Suisse, en 2008, environ 93% de la population résidente a fréquenté au moins une institution culturelle, salles de concert, cinéma, et expositions confondues1. Se focalisant sur une seule année, le rapport helvétique ne permet pas de comparaison. C’est en France qu’on trouve une clé de compréhension. L’arrivée d’Internet et la circulation facilitée des œuvres a-t-elle fait chuter ou augmenter la fréquentation des salles (de cinéma et de concert)? Réponse: la pratique du Net et le téléchargement ont dopé l’appétit des Français pour les événements culturels2.

En anticipant cette tendance, l’industrie de la musique redresse la barre en misant sur l’engouement pour les grandes messes culturelles, d’où elle tire de juteux profits. Avant l’étude française, on dépeignait le téléchargement comme un facteur d’émiettement de la demande. Il se révèle être en revanche un surprenant moteur de croissance pour l’industrie de la culture. 

Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
1 Les pratiques culturelles en Suisse en 2008. OFS, 2011.
2 Les pratiques culturelles des Français entre 1973 et 2008


Retraites: un débat biaisé

Editorial, La Cité n.9, du 13 au 27 janvier 2012

C’est dans la plus grande discrétion que le Conseil fédéral a approuvé, le 23 décembre dernier, un rapport sur la réforme du deuxième pilier (LPP). Ce document de plus de 170 pages a été diffusé, le 4 janvier, sur Internet sans que la moindre conférence de presse soit organisée. Le contraste avec l’agitation habituellement provoquée autour de ce thème est saisissant.

            D’autant que le texte entérine le tour de vis que Pascal Couchepin et Didier Burkhalter ont tour à tour contribué à donner à la révision de la LPP. Douloureuses pour les assurés et les (futurs) rentiers, les recettes n’ont pas varié. La baisse du taux de conversion ou la hausse de l’âge de la retraite, le relèvement des cotisations ou une réduction des prestations, sont autant de solutions qui ont cours auprès des assureurs et des milieux patronaux comme de leurs relais politiques, majoritaires aux Chambres. Pourquoi avoir dès lors mis la sourdine?

            L’arrivée d’un socialiste, Alain Berset, à la tête du Département fédéral de l’intérieur, n’est peut-être pas étrangère à une telle retenue. Mais en réalité, cette circonspection, qui a paru suspecte à beaucoup, marque un mouvement de fond.
Parce qu’elle est un sujet sensible et qu’elle peut facilement provoquer le rejet populaire, la révision de la LPP ne peut procéder sur un chemin totalement transparent. Pour conjurer le sort dans les urnes, les tenants du tour de vis surfent sur des slogans alarmistes et esquivent les pièges que pourrait leur tendre la tenue d’un débat public apaisé et réfléchi où tout serait remis à plat.

            L’enquête que nous publions dans ce numéro de La Cité montre que cette campagne, basée sur la propagation d’un sentiment d’inquiétude, n’est pas exempte d’éléments trompeurs. Elle décortique efficacement la manipulation des chiffres qui la nourrit. La comparaison entre le scénario catastrophiste et celui de la prudence, que nous défendons, suscite le sentiment que des pistes alternatives devraient être explorées avant de se résigner à affaiblir le système et à pénaliser les rentiers.

            Depuis trop longtemps, le débat sur l’avenir des retraites en Suisse se résume à un affrontement idéologique parfois caricatural. En proposant de s’octroyer le droit de fixer le taux de conversion des rentes, le Conseil fédéral dit vouloir extraire le dossier de la politisation à outrance dans laquelle il s’est trouvé enfermé. Une façon d’éviter de faire passer à nouveau ce taux devant le peuple, qui a massivement refusé une baisse en 2010. L’étanchéité du gouverment aux pressions des milieux financiers n’étant pas garantie, il n’est pas sûr que cette idée réussisse à faire circuler de l’air frais dans la maison de la LPP. 

Fabio Lo Verso, rédacteur en chef

Une nouvelle presse debout

Editorial, La Cité n. 8, du 23 décembre 2011 au 13 janvier 2012

Ce numéro de La Cité, qui enjambe la fin 2011 et le début 2012, marque une transition vers une année cruciale. En un peu plus de trois mois, le journal s’est fait une place dans un paysage romand en pleine mutation, où la disparition d’Edipresse Suisse au profit de Tamedia n’a pas encore déployé tous ses effets. Après un cycle de huit parutions, La Cité garde intactes ses motivations.

Nous étions partis de l’idée que l’ère du zapping et du picorage de news nourrirait par contraste le désir d’une nouvelle presse qui transforme, elle, l’information en savoir. Nous n’avions pas tort. Les nouveaux abonnés affirment trouver dans ce bimensuel «un contenu qu’on ne leur offre plus», la taille des articles et la mise en page leur donnant «envie de lire».

Nous étions surtout partis d’une définition particulière de la relation qu’une nouvelle presse devrait entretenir avec les lecteurs. Une relation désintéressée mais d’intérêt public, dont les liens se consolident paradoxalement parce qu’ils échappent à toute catégorisation. La Cité se veut une référence pour ces «libres lecteurs» qui veulent préserver la lecture de la presse comme un acte inclassable.

Ce journal continue de susciter un accueil enthousiaste, qu’il faudra maintenant transformer en un socle financier stable afin d’assurer sa pérénnité. Si le lectorat de La Cité est en hausse, la demande n’est pas encore solvable. C’est pourquoi nous glissons dans cette édition un coupon pour souscrire un abonnement. Le budget du journal repose entièrement sur le financement des lecteurs, la publicité y étant très marginale et les subventions inexistantes.

Nous souhaitons être le journal d’un lectorat en mouvement, de ceux qui veulent que le paysage de la presse se régénère et que la pratique d’un journalisme de la connaissance et du savoir monte en gamme, avec une mise en perspective de l’information et du recul, supposant un certain type d’écriture et de compétences.

Les années de concentration médiatique et de standardisation des journaux ont implanté un mode d’appréhension de l’actualité privilégiant la brièveté, la proximité et la profusion d’images. Erigée autrefois en reine de l’actualité, l’information fast food et people n’est plus qu’un fétu ballotté par des vents contraires, proliférant sur le web.

Le phénomène est loin d’être circonscrit à une crise de l’offre de contenus. Il dévoile les limites d’un modèle économique qui met son destin entre les mains des annonceurs et des investisseurs-actionnaires. Emanation du désir d’une nouvelle presse, La Cité donne le pouvoir à ceux qui lisent les journaux et à ceux qui les font. La meilleure façon de soutenir cet engagement est de s’abonner sans tarder et d’abonner ses amis.

Fabio Lo Verso, rédacteur en chef