Quand les gazouillis deviennent littérature


New Dictionary Words

Keystone/ AP Photo / Charles Krupa / Archives

Dernier rejeton de l’écriture littéraire, la twittérature compte de plus en plus d’adeptes. Au Québec, un institut a même été créé pour défendre cette nouvelle forme d’expression, issue d’une longue tradition de l’art du bref.

par Lucie Geffroy

Au commencement, il n’y avait ni de «i» ni de «e». Parce qu’il fallait que le message soit le plus court possible, le premier tweet de l’histoire fit l’économie de quelques voyelles. Le 21 mars 2006, Jack Dorsey, l’inventeur de Twitter, se fendit d’un laconique «just setting up my twttr» (J’installe mon twttr).

Cinq petits mots qui allaient en engendrer des milliards d’autres. Entre temps, le site de micro-blogging a bien sûr retrouvé son «e» et son «i». Il regroupe aujourd’hui des millions de followers qui envoient chaque jour gratuitement sur internet de brefs messages, les tweets ou gazouillis.

Seule et unique contrainte: qu’ils n’excèdent pas les 140 caractères, espaces compris. En 2012, Twitter a franchi la barre des 350 millions de tweets émis quotidiennement.

Dans ce gigantesque bruissement cacophonique, quelques voix se sont vite distinguées par leur goût prononcé pour le jeu de mots (au sens propre). Détournant Twitter de l’usage qui lui avait été initialement assigné — celui d’un réseau social sur le modèle de Facebook, certains utilisateurs ont commencé à poster des poèmes, des proverbes, des aphorismes, de très brefs récits d’une ou deux phrases et même des sortes de feuilletons composés de plusieurs tweets.

Au fil des ans, en Europe et ailleurs, une communauté d’écrivains et de poètes sur Twitter ou twittérateurs/trices s’est formée.

PREMIER FESTIVAL INTERNATIONAL

Quand le réseau n’était encore qu’à ses balbutiements, Thierry Crouzet (@Crouzet) fut parmi les premiers à commettre des tweets littéraires. Entre décembre 2008 et avril 2010, il publia carrément un twiller (un thriller sur Twitter) intitulé Croisades et composé de 5200 tweets.

Jean-Michel Le Blanc, journaliste localier à Bordeaux, appartient lui aussi à cette communauté virtuelle mais bien réelle de twittérateurs. Depuis bientôt trois ans, sous le pseudonyme @Centquarante, il poste au moins un tweet littéraire par jour. Exemple: «La poésie était toute sa vie. Tout devait rimer, selon son avis. Elle l’invita ingénue à une soirée-champagne, il s’y pointa nu, sans pagne.» (3 février)

Non content d’évoluer dans la contrainte, déjà ô combien difficile, de faire tenir une micro histoire en quelques mots, Jean-Michel Leblanc pousse le vice jusqu’à s’imposer de rédiger ses tweets en 140 caractères tout rond, ni plus, ni moins. Le tweet parfait en somme. Dans le langage twitter, on appelle ça un twoosh. L’équivalent du strike au bowling…

C’est en tombant sur les twoosh de Jean-Michel Leblanc, que, de l’autre côté de l’Atlantique, Jean-Yves Fréchette, enseignant au Québec et twittérateur notoire, eut l’idée de créer un organisme capable de promouvoir et de fédérer toutes ces initiatives éparpillées dans le maelstrom cybernétique.

«Découvrir Leblanc, ça a été comme m’apercevoir qu’un phare twittéraire s’était allumé à Bordeaux, raconte Jean-Yves Fréchette, alias @pierrepaulpleau. Et comme Québec et Bordeaux sont des villes jumelées, je me suis dit qu’il fallait absolument organiser un événement de twittérature comparée.»

Les deux hommes entrent en contact et cofondent, en août 2010, l’Institut de twittérature comparée (ITC). Dotée d’un manifeste et de deux antennes, à Québec et à Bordeaux, l’ITC organise son premier festival international de twittérature le 16 octobre 2012, pour fêter les 50 ans du jumelage entre les deux villes.

S’inscrivant dans l’héritage de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature pontentielle) dont les membres se définissaient eux-mêmes comme des «rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir», l’ITC assume le caractère ludique de son entreprise. «On ne se prend pas au sérieux, explique Jean-Michel Le Blanc, ce qui nous plait c’est de jouer avec la contrainte.»

Car avant d’être un courant littéraire ou même un mouvement, la twittérature est d’abord un exercice de style. Tout comme l’était au départ le projet d’Alexander Aciman et d’Emmett Rensin, ces deux étudiants de Chicago qui passent pour être les inventeurs du terme twittérature.

Leur livre, Les chefs-d’œuvre de la littérature revue par la génération Twitter ou 70 chefs-d’œuvre de la littérature mondiale résumés en 140 caractères, sorti en 2009 aux états-Unis, s’est vendu comme des petits pains. Paradoxe: il ne s’agit pas de twittérature au sens propre puisque les textes n’ont jamais été postés sur le réseau social. Mais l’esprit y est.

GENEALOGIE PRESTIGIEUSE

Le fait de s’imposer un cadre «pour faire surgir un imaginaire que l’on n’aurait pas pu libérer autrement», comme le rappelle Jean-Yves Fréchette, existe depuis que la littérature existe. Que sont les haïkus sinon de courts fragments littéraires qui se suffisent à eux-mêmes?

Outre la poésie japonaise, les expériences littéraires de l’Oulipo et même les cadavres exquis des surréalistes, la tradition du roman-feuilleton au XIXe siècle est clairement revendiquée par les twittérateurs. On pense à Félix Fénéon et ses Nouvelles en trois lignes publiées à partir de 1905 dans le journal Le Matin: «Elle tomba, il plongea. Disparus.» (1906)

Archétype de l’esthétique du bref, le mouvement de la Very very short story dont Ernest Hemingway serait l’instigateur entre aussi dans cette généalogie prestigieuse. Dans les années 1920, l’écrivain américain aurait été l’auteur d’une micro-nouvelle de six mots, For sale: baby shoes, never sworn.

Pour l’écrivain Stéphane Bataillon, twittératurophile * averti, cette nouvelle littérature accompagne en tout cas «le mouvement de retour actuel des formes brèves en littérature, dans le sillon d’auteurs comme Eric Chevillard et son autofictif, ou de manifestation comme le Prix Pépin». Depuis 2005, le prix Pépin récompense une nouvelle de science-fiction de 300 signes.

En 2012, c’est un certain Ludovic Recourchines qui l’emporta avec ces trois phrases: «L’ambassadeur de Mars 3 avait bien étudié les coutumes politiques terriennes. Il promit donc de ne pas entrer en guerre avant deux cent ans, quoi qu’il arrive. Bien conscient que cela ne l’engageait en rien.»

Depuis plusieurs années, les tentatives de faire émerger de nouveaux objets littéraires sur twitter se multiplient. En France, Laurent Zavack, auteur du premier roman publié sur le réseau social, Kamuks (2009), s’est essayé à la twittérature érotique avec On l’appelait Sodomy, un roman composé uniquement de SMS échangés entre les deux personnages du récit.

Dans le domaine de la poésie, Jean-Michel Leblanc a mis au point une nouvelle forme, le «twittérain»: 14 tweets de 140 caractères. Des combats fraternels de tweets, à la manière des duels de tchatche des Fabulous Trobadors s’improvisent sur la Toile.

L’édition se formalise également. En France, la maison d’édition Twitteroman, créée par Zavack, édite et promeut tous les auteurs qui utilisent Twitter pour faire de la littérature — qu’il s’agisse de romans, de poésie, de nouvelles ou de journaux intimes. Si le phénomène est en perpétuelle évolution, il reste toutefois relativement marginal.

Combien de twittérateurs sur les plus de 500 millions d’utilisateurs que compte Twitter? Difficile à évaluer. Peut être entre cent ou trois cents dans l’aire francophone. Quant aux auteurs de twoosh, selon Jean-Michel Le Blanc, ils se comptent sur les doigts de la main.

Et combien de lecteurs de twittérature dans le monde? Là aussi difficile de le savoir précisément. Des auteurs comme Fréchette ou Leblanc drainent respectivement jusqu’à 1800 et 2600 abonnés. Mais en moyenne, les twittérateurs ont rarement plus de 500 abonnés.

Effet de mode ou tendance de fond, là n’est pas la question. Et pour Jean-Michel Fréchette, il ne fait aucun doute que la twittérature a de beaux jours devant elle. «En 1918, on aurait été devin de penser que le groupe d’hurluberlus réunis autour de Tristan Tzara allaient être à l’origine du bouleversement de la peinture moderne», s’enflamme-t-il.

Certes Twitter n’est pas le dadaïsme, mais on peut légitimement penser que dans une société occidentale qui privilégie toujours plus la concision, la rapidité et l’instantanéité, toute forme de micro-littérature séduit même si elle ne remplacera jamais la littérature traditionnelle — elle n’y a pas vocation.

Signe des temps, Robert Silvers, le célèbre rédacteur en chef de la New York Review of Books a récemment apporté une reconnaissance inespérée à ce genre tenu pour mineur. «Twitter, c’est 140 caractères. Ça limite les possibilités même si cela peut aussi susciter des aphorismes inattendus», a-t-il dit dans une interview accordée au Monde des Livres, le 7 février 2013. En quelques mots, les potentialités de la twittérature résumées par le gardien du bon goût et de la grande littérature. Que rêver de mieux?

* mot forgé par l’auteure de l’article.

 

SEPT TWITTERATEUR A SUIVRE

Jean-Yves Fréchette, président de l’Institut de twittérature comparée, présente et conseille aux lecteurs de La Cité
sept twittérateurs/trices à suivre:

@crouzet pour sa stature de précurseur
et pour l’ardeur à sortir si tard du guet-apens;

@fbon, ses conversations avec Johnny Hallyday
et ses relations jet set;

@Chlorophylienne, excessive dans le minuscule
désir d’ouvrir le jour à la nuit;

@szabadnap pour l’impertinence du sexe dans les mots
et les siens particulièrement, mais aussi pour
le dialogue des tweets combats;

@strofka pour «ze twitter project», projet pharaonesque,
s’il en est un, et pour l’ensemble de son œuvre dissimulée
à travers de multiples avatars;

@140car qui est peut-être l’œil ouvert du tweet
en 140 caractères pile poil;

@nanonouvelles pour le souvenir
ému de Félix Fénéon.

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Publié le 22 février 2013, par La Cité dans Journal papier, S'il fallait lire…. Aucun commentaire



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