Jean Mohr, l’œil et le cœur

Image A du triptyque réalisé par Georges Cabrera / Théâtre de la Parfumerie, Genève, 22 novembre 2012

Image A du triptyque réalisé par Georges Cabrera / Théâtre de la Parfumerie, Genève, 22 novembre 2012

L’un des plus grands photographes vivants expose au Palais des Nations les images réalisées, pendant un demi-siècle, pour des organisations internationales dont le CICR. Rencontre avec un humaniste de l’objectif.

Mis en ligne le 10 juillet 2013 à 11h33

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est né en même temps que la photographie, rappelle sa vice-présidente Christine Beerli. L’histoire d’une organisation forte de ses cent cinquante ans de sollicitude en faveur des victimes de guerre croise depuis son origine celle d’un art considéré aujourd’hui comme majeur.

Durant un demi-siècle, Jean Mohr aura été le point de jonction entre l’action du CICR et le témoignage photographique dans les zones de conflit, notamment en Afrique, à Chypre et au Moyen-Orient. Un espace international symbolique rend hommage à son engagement professionnel et artistique: le Palais des Nations à Genève.

Cette exposition intitulée Avec les victimes de guerre — Photographies de Jean Mohr*, a été initiée par Présence Suisse, en collaboration avec le Musée de l’Elysée à Lausanne et le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE). Elle permet au photographe genevois d’entrer au Panthéon de l’engagement humanitaire mondial. Après Genève, elle voyagera dans une quarantaine de lieux différents, dont Vienne, Nairobi, New York et le Canada.

L’histoire de Jean Mohr commence à Genève, en 1925, où il nait de parents allemands, hostiles au nazisme, qui, suite à leur départ d’Allemagne, obtiendront la nationalité suisse. Après sa scolarité dans la Cité de Calvin, le garçon devenu grand photographe n’oubliera pas l’insulte de «Boche» proférée à son encontre dans les cours de récréation de son enfance, pour cause de regard azur, de cheveux clairs et de patronyme à consonance germanique. Son respect de l’Autre naitra de ses souvenirs de jeunesse, nous avait-il confié, lors d’une rencontre dans son bureau-atelier. Tout comme son engagement à offrir une reconnaissance par l’image à la douleur des victimes de guerre.

Après une licence en sciences commerciales, Jean Mohr sera délégué du CICR au Moyen-Orient, de 1949 à 1950. Son choix pour la photographie passe par un entracte de deux ans consacré à la peinture à l’Académie Julian à Paris, en 1951.

Dès 1952, il se familiarise avec le maniement de l’objectif pour faire de sa passion une profession, trois ans plus tard. Il mettra dès lors son art et son savoir au service du Bureau international du travail (BIT), du CICR, du Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et du Joint Distribution Committee (JDC).

Image B du triptyque réalisé par Georges Cabrera / Théâtre de la Parfumerie, Genève, 22 novembre 2012

Image B du triptyque réalisé par Georges Cabrera / Théâtre de la Parfumerie, Genève, 22 novembre 2012

Parallèlement, une complicité professionnelle s’installe avec des écrivains. Elle aboutira à la parution de A Fortunate Man, avec John Berger, histoire d’un médecin de campagne en Angleterre, et d’Une autre façon de raconter (les textes de la première partie du livre sont de Jean Mohr).

Autre collaboration importante avec l’écrivain Edward Saïd pour After the last sky. Puis viendra le livre de photos intitulé Le Manifeste. Mouvement pour une paix juste et durable au Proche-Orient, avec la contribution de plusieurs auteurs.

Plus de quatre-vingt expositions dédiées à Jean Mohr se succèderont en Suisse et dans le monde et notamment: L’autre mémoire (en 1985, au Musée Rath de Genève), une rétrospective de ses œuvres en 1992 au Musée de l’Elysée (à Lausanne) et Côte à côte ou face à face (en 2003), cinquante ans de photographies de Jean Mohr en Israël et en Palestine. Débutée au Musée de la Croix-Rouge, elle sera exposée dans divers lieux tels que l’American Colony à Jérusalem, puis à Ramallah, Gaza, Kiev, Moscou, Luxembourg et Londres.

Jean Mohr peut se targuer d’être prophète en son pays et hors de sa patrie. En 1978, à la Photokina de Cologne, il a obtenu le prix du photographe ayant le plus œuvré pour la cause des droits de l’Homme, avec l’exposition Travail et loisirs. En 1988, la Ville de Genève lui décernera son prix pour les Arts plastiques, attribué pour la première fois à un photographe.

Image C du triptyque réalisé par Georges Cabrera / Théâtre de la Parfumerie, Genève, 22 novembre 2012

Image C du triptyque réalisé par Georges Cabrera / Théâtre de la Parfumerie, Genève, 22 novembre 2012

L’œuvre de Jean Mohr est de celles que l’œil et le cœur n’oublient pas. Ses photographies rendent compte de la dureté du quotidien, au détour d’une rue, dans un intérieur vétuste ou dans un camp où des victimes de guerre ont trouvé refuge.

Elles illustrent la force de résistance et de résilience de femmes et d’hommes subissant les conséquences de la grande Histoire qui a bouleversé leur histoire intime. Mais les images de Jean Mohr savent aussi capter la beauté de la vie et ses fulgurances de poésie.

CONTRE LE CLICHÉ DU PHOTOGRAPHE DE GUERRE

Le photographe genevois est passé maître dans l’art de magnifier l’émotion, l’échange de regards entre des victimes de conflits oubliés et un reporter qui ne se revendique pas photographe de guerre.

Car qui dit photographe de guerre pense «prise de risque» et «photos choc», ajoute-t-il. «Je ne pourrais pas photographier un enfant qui se noie, je lui tendrais la main ou un bout de bois pour qu’il puisse s’y agripper», explique l’artiste qui sait montrer l’enfance tout en nuances. «Là où il y a des rires d’enfants il y a de l’espoir», résume-t-il sobrement.

Jean Mohr, photographe de l’universel, sait sensibiliser tout en pudeur. Ses portraits en noir-blanc sont un hommage à la dignité des victimes. «Je ne photographie pas les personnes en position de faiblesse. Je ne montre rien d’elles qui puisse les blesser», certifie-t-il. Le gros plan d’une femme rencontrée un jour à Chypre en témoigne. «Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait ni ce qui arrivait à son pays. En la photographiant, j’ai voulu témoigner de sa douleur, mais aussi d’une certaine lueur d’espoir dans son regard. L’espoir d’une vie meilleure, plus tard.»

Le passage du temps n’a pas eu raison de l’attachement de Jean Mohr pour la photographie d’auteur. Son métier a changé. Il l’accepte, mais ne se résigne pas. Les médias sociaux permettent certes de prendre des clichés avec un téléphone portable et de les poster en temps réel sur internet, mais l’âge d’or de la photo de qualité graphique et esthétique n’est pas révolu. Jean Mohr est là pour le prouver. «Je reste ouvert et sensible à ce qui se passe autour de moi. Si mes images peuvent être utiles à d’autres conflits et à d’autres personnes je serai content.»

JETER DES PONTS ENTRE ISRAÉLIENS ET PALESTINIENS

Si Jean Mohr a sillonné la planète, l’appareil en bandoulière, le Moyen-Orient continue de retenir son attention. «Quand j’ouvre la télévision, je suis branché sur les nouvelles de cette région. Je passe par des phases d’optimisme et de pessimisme. Il est très difficile de jeter des ponts entre les communautés israélienne et palestinienne», reconnaît-il, sans occulter les difficultés qu’il a rencontrées en Israël pour montrer son exposition Côte à côte ou face-à-face.

A un confrère qui lui demande si l’exposition qui lui est dédiée à l’ONU et le dépôt de son fonds photographique au Musée de l’Elysée ne constituent pas un enterrement de première classe, Jean Mohr répond simplement: «L’idée d’un enterrement de première classe m’est aussi venue. Mais j’ai été heureux de la donation de mes archives par la Fondation Hans Wilsdorf au Musée de l’Elysée. Lors de ma précédente exposition à Lausanne, j’ai pu juger de l’efficacité de son équipe. Le fait de voir mes archives déposées dans ce musée me ravit.»

Les photos de Jean Mohr sont désormais conservées dans les meilleures conditions et disponibles au regard des générations futures.


*Exposition de photographies à l’occasion du 150e anniversaire du CICR–ONUG/Confédération suisse, au Palais des Nations, mezzanine, bâtiment E, 2e étage.

Entrée: portail de Pregny. Accès: porte 40, Avenue de la Paix 14, 1202 Genève.
Jusqu’au 30 août. Se munir d’un document d’identité.