DE TITO À BOB MARLEY

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[dropcap]Q[/dropcap]ue peuvent bien avoir en commun le monument dédié aux soldats tombés au front construit en 1928 en Serbie, la statue de Tito édifiée à la fin des années 1940 dans son village natal en Croatie, les imposants mémoriaux imaginés par Bogdan Bogdanović ou Miodrag Zivković en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo ou au Monténégro dans les années 1960 et 1970, le complexe mémoriel de Srebrenica-Potočari qui commémore le génocide de 1995 et, enfin, les sculptures de Rocky ou de Bob Marley érigées après l’éclatement de la Yougoslavie? Ces monuments, mémoriaux, plaques, stèles et autres statues, figuratives ou abstraites, simples allégories ou façonnées par le réalisme socialiste, ont tous vu le jour dans l’espace (post-)yougoslave entre les années 1920 et les années 2000. Photographiés par Marko Krojać et présentés au début de l’année au Pavillon Sicli de Genève1, ils questionnent le développement de la pratique monumentale et mémorielle dans cette région des Balkans, de la création du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes2 après la Première Guerre mondiale à la Yougoslavie socialiste et à l’éclatement du pays suite aux guerres de 1991-1995.

Né de la découverte fortuite en 2004 d’une carte datant de la période titiste des monuments de la région, le projet photographique rassemble plus de 500 clichés et aborde ainsi différents pans de la mémoire de cet espace politico-géographique aux contours mouvants. Il rend compte non seulement de la variété des formes que prennent ces monuments mais aussi des processus complexes de construction identitaire propres à la région. En rendant le passé présent, ces formes matérialisées de la mémoire mettent en effet souvent en lumière des lectures antagonistes de l’histoire et révèlent le morcellement des interprétations des événements passés.

Face à l’érection de monuments aussi héroïques que désuets dont les modèles remontent pour certains à plusieurs siècles, comme l’imposante statue équestre d’Alexandre le Grand au coeur de la capitale de la Macédoine, de nouvelles formes ont vu le jour. Si elles se démarquent des monuments traditionnels sur le fond mais pas nécessairement sur la forme, qui reste figurative et extrêmement classique, les statues de Rocky, de Bruce Lee, de Samantha Fox, de Johnny Depp ou de Bob Marley n’ont toutefois pas amené de réflexion partagée sur le rôle et la signification des mémoriaux.

Ces «turbo-sculptures», comme l’artiste slovène Aleksandra Domanovic les a qualifiées dans un essai vidéo3 captivant, ont en effet comme principal intérêt de se détourner d’une lecture ethno-nationaliste après la violence des conflits des années 1990 mais n’apportent pas véritablement de réponse à la lecture d’un passé complexe et traumatique. Si un certain nombre d’initiatives citoyennes ou artistiques ont vu le jour pour créer des monuments décentralisés, dématérialisés, éphémères ou en exil, il est sans doute trop tôt pour qu’elles s’imposent dans l’espace public et permettent ainsi de dépasser les formes aussi.

[su_service title="YAN SCHUBERT" icon="icon: keyboard-o"]Historien et chercheur associé à la HEAD, Genève[/su_service]


 

1. Le catalogue et une présentation de l’exposition sont disponibles sur le site de l’Atelier Interdisciplinaire de Recherche (Genève) Cliquer ici

2. Renommé Royaume de Yougoslavie en 1929.

3. Le néologisme fait référence au turbo-folk, cette musique des Balkans qui prend ses sources tant dans la musique traditionnelle que contemporaine. Voir ici