À Genève, l’officine bülbooks renouvelle l’art du «romantisme éditorial»

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Créateur de B.ü.L.b comix, Nicolas Robel lance une nouvelle maison d’édition, bülbooks, en gardant intacte sa passion créatrice: «Je publie des livres sur un coup de foudre, et j’ai pour principe de ne pas privilégier la rentabilité aux dépens de la qualité d’un projet.» Rencontre avec un irréductible idéaliste. [dropcap]L[/dropcap]’édition est parfois un monde de brutes. Mais le plus souvent, ce sont des anges qui le peuplent. Éperdument amoureux de leur métier, ils le pratiquent sans se laisser guider par le profit, uniquement par le plaisir de créer et de procurer de la joie. Nicolas Robel fait résolument partie de ces créateurs désintéressés. Il a fondé B.ü.L.b comix, en 1996 à Genève, avec cette vaillante maxime: «Je publie des livres sur un coup de cœur et j’ai pour principe de ne pas faire de profits.»

Dix-huit ans plus tard, il lance bülbooks, une nouvelle aventure éditoriale aussi ludique, décalée, ironique et jouissive que la précédente. En automne 2014, la dernière création de B.ü.L.b comix portait la lettre Z, signe que la série touchait à son terme. Fin naturelle d’un cycle qui va cruellement manquer aux fans de ces «bandes dessinées ütopiques à lire dans son bain», appellation loufoque, diffusée sous l’acronyme B.ü.L.b., qui a accouché de 75 ouvrages et publié 125 auteurs.

La maison bülbooks change de registre, mais reste tout aussi espièglement créative: elle publie... des «guides détournés». Le premier-né de la collection, paru en septembre 2014, est un petit bijou; son titre à rallonge, une irrésistible invitation:

Un guide sur la pratique du FuittFuitt, manuel détourné de danse ultra fluide, développé par les danseurs Laurence Yadi et Nicolas Cantillon | Compagnie 7273, en pas de trois avec l’éditeur.

On ne se laisse pas prier pour glisser dans ses 72 pages virevoltantes qui cachent, derrière les déhanchements souplissimes des danseurs, «une protestation muette en mouvement pour libérer les esprits et les frontières culturelles et politiques», explique Nicolas Robel. «Regardez, par exemple, les pages 18 et 19, où les deux danseurs illustrés sous forme de géants monochromes se jouent des frontières devant les gardes-frontières de Ramallah et comptent bien danser coûte que coûte dans un contexte politique tendu.»

Sur la couverture du livre, une citation de Bruce Lee en lettres rouges: «Il n’y a pas un style mais plein de styles dans ma façon d’aborder le Kung-Fu!» D’où sort-elle? «C’est une référence, proposée par les auteurs, au décroisement des styles voulu dans la danse FuittFuitt comme a tenté de le faire Bruce Lee avec les arts martiaux. Cela nous semblait bien plus pertinent de citer un maître des arts martiaux qu’un danseur étoile du Bolchoï», ajoute-t-il.

[su_pullquote align="right"]Une officine de petits bijoux éditoriaux savoureusement décalés[/su_pullquote]L’officine bülbooks concocte d’autres petits bijoux éditoriaux savoureusement décalés. à commencer par un manuel détourné du tennis de table qui cache un guide sur le graphisme. «La table de ping-pong, les trajectoires des balles, autant de formes et de lignes dessinant un univers graphique», se réjouit son concepteur, qui songe aussi à réaliser un guide détourné de promenade en forêt, cachant une introduction à l’art contemporain… Et un guide de survie en milieu éditorial, dont on ne dira pas plus. Un, deux, trois, bülb, bülb, bülbooks!

Mais il faudra être patient avant de voir tenir ces trois belles promesses. Dans l’officine bülbooks, rien ne presse. Nicolas Robel évalue entre douze et dix-huit mois le temps de production pour un livre «abouti, accompli, réussi, dont on ne regrette rien, même pas une ligne». Rendez-vous est donc pris en 2016. Ou peut-être plus tard. Le public de bülbooks est au diapason avec ce «romantisme éditorial»: créer par passion, sans but lucratif, sans être pressés, séduire les lecteurs avec humour, élégance, brio et ironie.

«Nous prenons le temps de bien faire les choses, nous ne sommes pas soumis à l’exigence de sortir un nouveau livre pour avoir des subventions ou une bonne place dans les librairies au rayon des nouveautés», assène le fondateur de bülbooks. «Nous sommes en librairie, si le libraire se montre motivé dans notre démarche culturelle et accepte les conditions proposées, à savoir vente-ferme 40% sans retour, trois exemplaires minimum pour constituer une commande. Cela en refroidit quelques-uns et, du coup, cela fait office de tri. Exit le diffuseur, nous ciblons les lecteurs via notre site web¹.»

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Graphiste, Nicolas Robel gagne sa vie grâce à des mandats privés et publics. Il gère bülbooks avec un modèle archiplein de bon sens, celui-là même qui avait assuré la pérennité de B.ü.L.b comix: «Je publie un livre seulement si je dispose de l’argent pour le faire. Il est exclu de s’endetter, de demander un prêt, ou de réclamer une subvention.» Si le titre s’écoule bien, l’éditeur rentre dans ses frais... Sinon, peu importe: «Pas question de ne pas suivre un coup de cœur pour une banale question financière.» La production est rigoureusement artisanale, «les auteurs sont payés en livres, tout se fait sur la confiance».

Pas question non plus d’être angoissé par des échéances commerciales: «Il a fallu cinq ans pour vendre les 1100 exemplaires imprimés de l’un de nos titres», rappelle Mathieu Christe, co-éditeur de B.ü.L.b comix depuis 2002. C’est au sublime Move to the City, de l’auteur britannique Tom Gauld, que l’associé de Nicolas Robel fait allusion.

Une bande-dessinée mélancolique et lunaire, touchant récit d’une aventure humaine animée par la finesse de l’humour anglais. Ce chef-d’œuvre a été publié en plusieurs épisodes dans le Guardian puis dans Le Courrier. Malgré le succès, aucune réédition n’a été réalisée. «Un livre n’a qu’une seule vie au sein de B.ü.L.b comix...», enchaîne Nicolas Robel. «Cela m’amuse de me donner des règles», ironise-t-il.

[su_pullquote align="right"]«L’indépendance financière découle de l’indépendance intellectuelle.»[/su_pullquote]En réalité, cet éditeur hors catégorie reste farouchement attaché à sa devise: «L’indépendance financière découle de l’indépendance intellectuelle.» Le concept bülbooks est l’expression d’une autonomie radicale, imperméable à toute infiltration de la logique commerciale, qui «continue d’avancer très sournoisement», s’inquiète Nicolas Robel.

Le Genevois a été de tous les combats en faveur d’une édition résolument indépendante. Il s’était associé au Comptoir des indépendants puis dissocié des Belles Lettres, qui en avait repris les rênes. Après une longue agonie, le Comptoir a succombé en janvier 2011. Et ce climat de désolation se poursuit avec les difficultés que traversent les éditeurs Atrabile et Drozophile, avec lesquels B.ü.L.b comix avait formé le Trois Pattes, association de diffusion dissoute en 2002.

Pour comprendre les raisons de la désillusion qui ronge les éditeurs indépendants, Nicolas Robel indique un ouvrage de référence: La trahison des éditeurs, de Thierry Discepolo, publié en 2011 aux Éditions Agone. «Une antilégende de l’édition démontant les mécanismes qui transforment les lecteurs en consommateurs, les librairies en boutiques, les éditeurs en vendeurs de poisson.» Par son analyse lucide des mirages économiques qui ont aveuglé l’édition, le livre de Discepolo sert de boussole «pour ne pas égarer les coordonnées de l’indépendance intellectuelle».

Et pour «garder intacte la passion créatrice», rien de tel qu’une rencontre stimulante: «Les danseurs Laurence Yadi et Nicolas Cantillon sont venus à l’atelier car ils voulaient faire un livre, nous étions en train de préparer le dernier ouvrage chez B.ü.L.b comix, la 2w Box set Z, et le projet bülbooks était encore à l’état embryonnaire. Cette rencontre a accéléré les choses. Je me suis dit: pourquoi pas commencer par un guide de danse? Je n’ai pas vraiment eu le temps de me rendre compte de ce qui se passait. Le songe B.ü.L.b comix touchait à sa fin et je me devais de repartir contre mes moulins, mais sans Don Quichotte ou sans Pancho, c’est selon.» Olé!

¹ www.bulbfactory.ch

Les photos sont de © Nicolas Robel / 2014.

[su_service title=" Article paru dans l’édition de Juin 2015." icon="icon: sign-out" size="30"][/su_service]