Éduquer à la citoyenneté: parallèles entre la Serbie et la Suisse

© Lucie Schaeren / 2015

© Lucie Schaeren / 2015

Publié le le 25 novembre 2015


Par Lucie Schaeren

En juin dernier, j’ai été invitée par le Kulturni Centar Grad de Belgrade à participer à une résidence intitulée «Inspiration Belgrade». J’avais carte blanche pour m’immerger dans cette ville et en retirer de la matière pour ma démarche artistique, ce qui n’a pas manqué. Parmi cette matière, un nouvel éclairage s’est imposé sur mon champ d’intérêt: ce qui nous fait vivre ensemble et l’éducation à la citoyenneté.

Invitée à rédiger un article pour une revue pédagogique, je commence par contextualiser ma réflexion dans le cadre du plan d’études romand. Mais la tentation est forte d’ancrer mon propos ailleurs. Je choisis donc de la situer dans l’«entre-deux» qui m’occupe.

L’«entre-deux» entre la Suisse et la Serbie, entre le cœur de l’Europe et sa périphérie, entre une approche scientifique et artistique; l’entre-deux dans lequel évolue la démocratie, heureusement difficile à figer dans une seule définition. Un «entre-deux» si riche et si inconfortable, tant il serait plus agréable de s’accrocher à des certitudes. «Quand on commence à poser des questions, on entre dans la complexité», me rappelle une enseignante en formation à mon retour.

Qu’est-ce que l’éducation à la citoyenneté? Où puise-t-elle ses racines? Pourquoi est-elle fondamentale? Quels sont les liens entre l’individu, le groupe et le politique? Comment les institutions influencent-elles les citoyens et inversement? Ce séjour à Belgrade m’a ouvert une nouvelle perspective sur le rapport de confiance entre citoyens et institutions que je vais développer ici.

© Lucie Schaeren / 2015

© Lucie Schaeren / 2015

Mon projet à Belgrade s’est articulé autour de la relation à l’autre, dans ses dimensions multiples, intimes et sociales, collectives et politiques. L’autre à l’intérieur de chacun, celui qui nous donne du fil à retordre; l’autre à l’extérieur, avec lequel on entre en relation. L’Autre, auquel on ajoute une majuscule, par peur, par respect ou par ignorance. L’autre politique, aussi, celui qui dans les Balkans a été construit dans la douleur, découpant un peuple en catégories, en nationalités, se répercutant ironiquement sur les paquets de céréales, lorsque le même texte, dans la même langue, est labellisé BIH (Bosnie et Herzégovine), HRV (Croatie), RS (République serbe) et MNE (Monténégro). Et si les lois qui régissaient notre relation à «notre» autre intime étaient similaires à celles qui régissent la relation d’un pays à un autre? Et si le politique commençait en nous? Et s’il n’était plus cette «chose si lointaine» qui ne nous concerne pas?

C’est une hypothèse qui peut tenir la route lorsqu’on considère le politique comme une chaîne infinie de tentatives de résolution de problèmes actuels ou à venir1. On serait donc tantôt seuls à essayer de les résoudre, tantôt en groupes, tantôt représentés par des autorités. On envisagerait alors une éducation à la citoyenneté qui partirait de la connaissance de soi, la reconnaissance de ses propres besoins et des responsabilités qui y sont liées, qui s’étendrait à la connaissance de l’autre, de ses droits et de ses devoirs et inclurait ensuite la connaissance des institutions, leurs droits, leurs devoirs et les nôtres à leur égard. Élargissons.

Lors d’une visite du Mémorial dédié à Tito à Belgrade, le père de la Yougoslavie socialiste, j’ai été surprise de constater le manque de mise en perspective des expositions et la nostalgie qui émane des mots de condoléances laissés depuis sa mort en 1980 dans le livre des hommages. Je n’avais pas, de mon point de vue helvétique, saisi l’histoire sous cet angle. Pourtant, plusieurs échanges avec des citoyens serbes ont changé la perspective que je m’étais construite et ont fait émerger un constat: si la nostalgie prend racine dans une Yougoslavie qui unissait une région au-delà des nationalismes qui ont provoqué les déchirements que l’on sait, elle s’alimente également d’un climat socio-économique catastrophique depuis les années 1990 et d’une difficile reconstruction.

QUE PENSE ET APPREND LA JEUNE GÉNÉRATION SERBE DE L’HISTOIRE DE SON PAYS?

Ainsi, le constat «c’était mieux avant» est une rambarde à laquelle il est facile de s’accrocher pour contrecarrer une confiance effritée et effritable dans les institutions du pays. Pour échapper à une incertitude quotidienne, en somme. Comment cette défiance envers les autorités se répercute-t-elle dans les enseignements? Que pense et qu’apprend la jeune génération serbe de l’histoire de son pays? Comment l’accompagner, en tant qu’enseignant, à développer une citoyenneté active, critique et responsable lorsqu’on doute soi-même de son environnement institutionnel et politique?

La notion de confiance, et celle d’engagement se trouvent au cœur de la citoyenneté. Un engagement vis-à-vis de soi, de l’autre et des institutions qui nous représentent. Cet engagement n’égale pas une approbation aveugle, mais plutôt un questionnement continu pour ne laisser rien ni personne tomber dans les certitudes figées, lorsque la vie s’arrête. Il va de soi que la guerre laisse des traces à l’intérieur des individus qui l’ont subie, qui marque ensuite leur relation l’autre, ainsi qu’à l’État. Inversement, il est également évident que l’attitude qu’un individu adopte envers lui-même détermine son rôle dans la société: l’engagement prend racine dans une relation engagée avec soi-même avant de s’étendre à la société.

En Serbie, certains citoyens semblent se désintéresser de la politique, car leurs efforts paraissent trop souvent vains, empêtrés dans un contexte de méfiance envers des autorités qu’ils estiment corrompues et poursuivant leur propre intérêt. En Suisse, les citoyens disposant du droit de vote peuvent mobiliser ce droit pour influer sur l’organisation du pays, moyennant une connaissance du fonctionnement des institutions. Cette participation, exigeante certes, est peu mobilisée par les citoyens.

Quel est le lien entre l’exercice de la citoyenneté et la confiance envers les institutions? Il réside notamment dans la participation politique accordée aux citoyens et dans l’impact de leurs actions sur leur environnement. Il est important de souligner, toutefois, l’éventail des manières d’exercer sa participation politique afin de développer un comportement citoyen, actif et responsable, incluant et allant au-delà de la mise en œuvre de ses droits politiques à proprement parler.

Lorsqu’un élève est invité à participer à l’organisation d’un événement au sein de son établissement et que son implication donne un résultat dont il est fier; lorsqu’il est invité à s’exprimer sur l’actualité et que son opinion est considérée; lorsqu’il peut exprimer ses valeurs et que celles-ci sont respectées; en somme, lorsque l’institution lui accorde de la confiance, alors celui-ci développe, pas à pas, un comportement citoyen qui influencera fondamentalement son positionnement dans la société, à la fois critique, actif et responsable, de sorte à retourner ensuite sa confiance à l’égard de son environnement sociopolitique.

L’élaboration d’un comportement citoyen se situe au cœur de l’éducation à la citoyenneté qui articule à la fois des savoirs, des compétences et des méthodes favorisant l’action. Ce comportement réunit des dimensions individuelles (Qui suis-je ? Quelles sont mes valeurs, mes émotions, mes besoins? Comment dois-je m’y prendre pour trouver un équilibre?), sociales (Qui est l’autre? Quelles sont ses valeurs? Comment vivre ensemble?), politiques (Comment fonctionne mon environnement socio-politique? Quelles sont ses valeurs? Comment puis-je y participer/l’influencer?)

Toutes ces questions invitent la complexité et l’incertitude mais aussi, inévitablement, la vie. En Serbie, comme dans beaucoup d’autres pays dont le système souffre de beaucoup de «dysfonctionnements» apparents, il y a une intensité de vie qui manque parfois en Suisse ou le système «fonctionne». Alors, s’il ne s’agit pas de souhaiter l’insécurité pour redonner un souffle aux personnes résidant en Suisse, il peut être souhaitable d’insuffler un peu d’incertitude dans les enseignements tout en développant, avec les élèves, les compétences qui permettent au mieux de l’aborder.

C’est dans cet échange critique, constructif et honnête entre les élèves et leur enseignant que se développe, de manière dynamique et non linéaire, l’exercice d’une citoyenneté, comme une éducation au politique. Et le politique est présent partout, dans tous les pays, à l’intérieur de chacun et dans chaque collectivité, lorsqu’on aborde de manière engagée les problèmes liés au quotidien.

© Lucie Schaeren / 2015

© Lucie Schaeren / 2015

Finissons sur une histoire de bus... À Belgrade, lors d’un trajet quotidien je me tiens à une patère de bus avec une autre femme. Lors d’un freinage un peu brusque, la patère, censée nous sécuriser, est «partie» avec nous, avec le mouvement. Pas de mal, mouvement assez fluide, tout est revenu en place facilement. Toutefois, dans le regard de ma co-passagère, j’ai aperçu une exaspération qui allait au-delà du bus et de ses fragilités... elle semblait faire référence à un pays, à ses failles, à quelque chose qui venait de loin.

De retour à Lausanne, je me retrouve dans un bus, par 35 degrés en fin de journée, chargée de bagages. Un passager m’interpelle pour me demander «de prendre moins de place», une autre s’insurge contre deux jeunes enfants assis: «Vous n’avez pas vu qu’il y a une vieille personne? Bravo! C’est ça la nouvelle éducation?!» Les bus cristallisent beaucoup de dimensions citoyennes. Mon regard doit être empreint à ce moment précis d’incrédulité vis-à-vis non pas uniquement de passagers singuliers, mais de la sensation que nous, Suisses, manquons de quelque chose... La patère tient, le bus est climatisé, on peut faire confiance, mais on cherche des problèmes ailleurs. Pour en avoir à résoudre justement, autour desquels on se sentirait citoyens, ensemble?

1 Karl Rohe, Politikbegriffe, in: Wolfgang Mickel (Hrsg.), Handlexikon zur Politikwissenschaft (Schriftenreihe der Bundeszentrale für politische Bildung, numéro 237), Bonn 1986, p. 350.


Lucie Schaeren
Artiste et sociologue
Lausanne

Art & CultureLucie Schaeren