Allende, à la recherche d’un grand-père au delà du mythe

 © Adok Films Distribution

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La petite fille de Salvador Allende présente à Genève le documentaire qu’elle a consacré à son abuelo (grand-père), mort en 1973 lors du coup d’État perpétré par les putschistes du général Pinochet.

Publié le 8 décembre 2015


Par Luisa Ballin

Cela a commencé comme une recherche personnelle. J’avais besoin de connaître l’homme qu’était mon grand-père. L’intimité du père de famille et du grand-père que je n’ai pas connu.» Dans un entretien accordé à La Cité, Marcia Tambutti Allende, petite fille de Salvador Allende, président du Chili démocratiquement élu en 1970 puis renversé le 11 septembre 1973 par le général Pinochet lors d’un coup d’État militaire sanglant, explique la genèse du documentaire Allende, mi abuelo Allende (Allende, mon grand-père Allende), projeté en avant première lors de la 17e édition du Festival FILMAR en América Latina, un film qu’elle présente le soir du 9 décembre à Genève aux Cinémas du Grütli.

 Marcia Tambutti Allende © Luisa Ballin, Genève

Marcia Tambutti Allende © Luisa Ballin, Genève

Pénétrer dans la vie intime de Salvador Allende. Savoir comment il était en vacances et dans la vie quotidienne. Découvrir qui prenait les décisions à la maison. Percer les secrets, y compris les amours, du premier dirigeant socialiste à avoir accédé à la présidence d’un pays par la voie des urnes dans une coalition comprenant des communistes. «Tout ce que l’on ne trouve pas dans les biographies qui lui sont consacrées. Voilà la démarche qui m’a motivée», explique Marcia Tambutti Allende, auteure d’une œuvre honnête et intimiste dédiée à ce grand-père devenu un mythe, qu’elle n’a pas connu. «Mon film est le portrait d’un homme, pour une génération qui cherche à en savoir plus et à enfreindre l’inertie du silence qui peut nous mener à la perte de la mémoire familiale et de l’identité. L’homme Allende était un sujet un peu tabou dans la famille. Lorsque nous étions petits et que nous posions des questions, la réaction des adultes était de se protéger, de garder le silence ou d’en dire le moins possible. Comme une petite censure qui fait que l’on s’autocensure également», explique la jeune femme, qui a su mettre en mots et en images les non-dits de sa célèbre famille.

«ON S’IMAGINE MAL CE QUI ENTOURE LA VIE D’UN LEADER POLITIQUE»

Ce documentaire, qui a obtenu L'Œil d’or, prix du documentaire au Festival de Cannes 2015, lui a-t-il permis de découvrir la vie secrète de son grand-père? «Plus que la découverte de ses secrets, j’ai réussi à cerner un personnage qui se résumait à des mots sans beaucoup de contenu. J’ai pu aller au-delà de ce qui se trouve dans les livres. Approfondir la façon dont il travaillait pendant les campagnes électorales et mieux connaître la vie quotidienne de la famille lorsqu’il était pris par la politique. On s’imagine mal ce qui entoure la vie d’un leader politique et les sacrifices qui incombent à sa famille, comme par exemple vendre une maison pour éponger les dettes d’une campagne électorale. Ce n’était pas un secret, mais dans la famille, on n’en parlait pas.»

Marcia Tambutti Allende n’occulte pas non plus les amours contingentes de Salvador Allende, à côté du sentiment profond qu’il avait pour son épouse Hortensia Bussi, appelée affectueusement Tencha. «Lorsque j’étais petite, ma mère — Isabel Allende, dirigeante socialiste qui a présidé successivement la Chambre des députés et le Sénat du Chili — m’avait dit que mon grand-père avait eu d’autres femmes à part ma grand-mère. Ce film m’a aidé à mieux comprendre l’homme, les traces qu’il a laissées, la douleur de ma famille après le coup d’État et les exils. Le nôtre, celui de ma grand-tante et celui de ma tante — Beatriz, la fille cadette de Salvador et Hortensia Allende qui se suicidera à Cuba où elle était en exil. C’est une transition entre la douleur et la récupération de la mémoire.»

© Adok Films Distribution
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Être la petite-fille de Salvador Allende n’a pas dû être facile. «J’ai grandi au Mexique et j’y ai passé une grande partie de ma vie. Là-bas, j’étais Marcia Tambutti. Je vivais une vie plutôt tranquille et je ne ressentais pas ce poids. Bien sûr, lorsque j’étais adolescente, on ne cessait de me dire: tu dois bien te comporter car tu es une Allende! Lorsque je suis allée vivre au Chili, j’ai ressenti très fort le fait que Salvador Allende appartenait à un grand nombre de gens. Lorsque j’ai voulu tourner mon film et que je n’avais pas encore une idée précise du scénario, personne ne m‘a demandé ce que je voulais faire, mais tout le monde me disait ce que je devais faire. Ma conclusion est que beaucoup de gens ont le sentiment que Salvador Allende leur appartient un peu et qu’ils savent donc ce qu’il est important de dire à son sujet. Cela dilue un peu la responsabilité d’être la petite-fille d’Allende, puisqu’Allende appartient à tous!» résume la jeune femme en souriant.

Le documentaire a libéré la parole. Il a aussi permis de s’approprier un autre Allende. «Je fais une métaphore d’un Allende en noir et blanc, comme une affiche. Le film offre plusieurs facettes de la complexité d’un être. Comme l’est la vie. Les jeunes qui ont vu le film ont eu l’impression de connaître une autre dimension d’Allende. Et le documentaire a une résonance particulière pour celles et ceux qui ont eu un passé douloureux. Et pas seulement pour eux d’ailleurs», estime Marcia Tambutti Allende. Tout comme les Allende, de nombreuses familles chiliennes parlaient peu de ce qui s’était passé avant et pendant le coup d’État de 1973. Ou après. «Plusieurs personnes m’ont remerciée de leur avoir donné la possibilité de retrouver des souvenirs, une mémoire. Et même de récupérer le dialogue au sein de la société chilienne», souligne la réalisatrice.

«DANS LES ANNÉES 1970 ET 1980, LES GENS VIVAIENT DE MANIÈRE TRÈS IDÉOLOGIQUE»

Une société chilienne toujours très fragmentée plus de quarante ans après ce funeste 11 septembre 1973. Le dialogue est-il dès lors possible entre les partisans d’Allende et ceux qui ont soutenu les responsables qui l’ont fait tomber? «La ligne entre les deux est tranchante, mais il est nécessaire de construire le dialogue, y compris entre nous, au sein d’une famille où l’on ne parlait pas de certaines choses. Nous avons vécu les conséquences de ce qui s’est passé et nous n’avons pas compris comment a fonctionné notre famille, ni quelle en était sa dynamique et pourquoi nous sommes ce que nous sommes. Nous avons aussi besoin de récupérer cette mémoire affective et laisser libre cours aux émotions qui s’expriment enfin», affirme la petite-fille d’Allende, qui ne se prive pas de tacler lucidement au passage famille et compatriotes.

«Dans les années 1970 et 1980, les gens vivaient de manière très idéologique. Nombre de décisions qui avaient des répercussions familiales étaient prises sans se demander comment nous, les enfants, nous vivions cela. Pour nous, il ne s’agissait pas de faits énoncés dans un livre, mais de décisions qui nous affectaient directement. Nous avons dès lors besoin d’explorer tout cela afin de continuer d’avancer.»

Comment la famille Allende a-t-elle réagi lorsque Marcia a mis à nu le côté obscur, voire secret de Salvador Allende? «Elle était mal à l’aise. Par amour envers lui. Mais je reconnais qu’elle a fait preuve d’une grande générosité. Lorsque les membres de ma famille ont vu le film, ils se sont rendus compte des résistances qu’ils avaient opposées, qui étaient au fond une façon inconsciente de se protéger. Ensuite, ils ont beaucoup ri! Le jour où je leur ai montré le film, nous avons déjeuné tous ensemble et nous avons passé l’après-midi à parler de ce dont nous ne parlions pas avant. Cela nous a fait du bien. C’est un processus de transition. Car qui sait où commence et où termine le silence?» conclut la petite fille d’Allende.


Marcia Tambutti Allende présente «Allende, mi abuelo Allende» le 9 décembre à 19h30 aux Cinémas du Grütli à Genève. À voir également les 10, 13 et 14 décembre 2015.

Art & CultureLuisa Ballin