Amok ou le mystère Stefan Zweig

Le comédien Francis Huster apprécie tout particulièrement Genève et le Théâtre du Léman, où il choisi de présenter, jeudi 21 janvier, la première mondiale de sa pièce «Amok», adaptation réussie de la nouvelle de l’écrivain austro-hongrois Stefan Zweig, mise en scène par Steve Suissa. Œuvre envoutante sur l’amour, la mort et cette frénésie destructrice, parfois meurtrière que les Malaisiens appellent l’amok.

Publié le 22 janvier 2016

Francis Huster vu par © Charles Platiau / DR
Francis Huster vu par © Charles Platiau / DR

Par Luisa Ballin

Né à Vienne, en 1881, naturalisé Anglais en 1940, l’écrivain, dramaturge, biographe et journaliste se donne mort au Brésil en 1942, avec sa deuxième épouse et secrétaire Charlotte Elisabeth Altmann, dite Lotte. Auteur fascinant, Stefan Zweig garde une part de mystère plus de 70 ans après sa disparition. Il laisse une œuvre qui reste dans l’air du temps et que Francis Huster a choisi de remettre en lumière avec brio.

Après avoir triomphé dans «Le joueur d’échecs» et avant de monter «L’Enigme Stefan Zweig», dont la première mondiale sera présentée au Théâtre du Léman le 8 mai, l’homme de théâtre et son complice metteur en scène ont donné au public genevois la primeur de découvrir «Amok», avant une tournée internationale.

Pour recréer sur les planches l’atmosphère envoûtante qui se dégage à la lecture de l’œuvre de celui qui fut sans doute le plus grand écrivain de son temps, il fallait le talent d’un grand comédien et l’audace d’un metteur en scène à la sobriété originale. Francis Huster et Steve Suissa ont emmené le public genevois dans une «traversée d’âme» à bord de l’Océania, le transatlantique qui ramène l’anti-héros de cette histoire haletante de Calcutta à Londres. Médecin officiant en Malaisie dans l’entre-deux guerres l’homme désabusé se confie à l’auteur devenu conteur, dévoilant sa dépendance au souvenir de l’amok qui l’avait foudroyé et qui avait brisé sa carrière.

Sur le pont du paquebot qui vogue vers l’Europe qu’il avait fuie, le médecin se confie une nuit à l’homme rencontré par hasard. Une femme de la haute société anglaise, enceinte de son jeune amant, lui a demandé de l’avorter pour sauver sa réputation et éviter le scandale avant le retour de son mari. Francis Huster incarne avec maestria tour à tour le médecin prisonnier de ses tourments et l’inconnu devenu conteur.

Seul sur scène, il n’est rejoint que pendant quelques instants fugaces par la présence muette d’une femme vêtue de rouge et de noir. Mirage féminin pour évoquer celle qui obsède le médecin, rappelé à ses souvenirs par une musique qui accompagne ses confessions dont l’intensité est soulignée par un faisceau de lumière rouge ou atténuée par un halo de fumée.

Si les ressorts qui ont mené à l’amok sont révélés dans ce face-à-face poignant qui ira au-delà de la nuit,  «l’énigme Stefan Zweig» demeure. Fasciné par l’écrivain viennois, Francis Huster, devenu son biographe le plus passionné, a commis un livre enquête sur les motifs qui ont conduit cet homme de lettres érudit et raffiné à mettre fins à ses jours, alors qu’il connaissait la gloire tant dans la Vieille Europe que dans le Nouveau Monde.

Les symptôme d’une dépression qui a frappé Zweig suite à la boucherie de la Première Guerre mondiale et à la montée du nazisme et de l’antisémitisme n’expliquent pas le geste fatal de l’auteur de nouvelles qui ont marqué l’histoire de la littérature: Le joueur d’échecs, La confusion des sentiments, Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme et Amok, texte qui n’a rien perdu de sa puissance.

En saluant le public du Théâtre du Léman à la fin de la première mondiale d’«Amok », moment de théâtre fort mais malheureusement éphémère, Francis Huster a rappelé l’attachement de Stefan Zweig à la Suisse où l’écrivain était venu à plusieurs reprises. Il a rendu hommage à l’engagement moral et a évoqué, tout en finesse, la résonance entre ce qui s’est passé lors des persécutions jadis et ce qui se passe aujourd’hui dans une Europe qui ferme ses frontières aux milliers de personnes qui fuient la violence dans leurs pays en conflit.

Les mots de Stefan Zweig dans son autobiographie «Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen» étaient-ils prémonitoires? «Né en 1881 dans un grand et puissant empire [...], il m’a fallu le quitter comme un criminel. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres. Étranger partout, l’Europe est perdue pour moi... J’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison [...]. Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne.»


Francis Huster sera à l’Espace Vélodrome de Plan-les-Ouates, le 11mars à 20h00,
où il reprendra «Le joueur d’échecs», d’après Stefan Zweig, mis en scène par Steve Suissa. http://www.leprogramme.ch/programme-de-la-saison/espace-velodrome/plan-les-ouates

Francis Huster reviendra au Théâtre du Léman à Genève, le 8 mai à 20h30, pour la première mondiale de sa pièce «L’Enigme Stefan Zweig», également mise en scène par Steve Suissa. http://www.theatreduleman.com/new.html

Art & CultureLuisa Ballin