Quand les territoires se replient

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Il y a le territoire de l’identité individuelle et le territoire de l’identité collective. Lorsqu’il s’agit de protéger l’identité, certains mécanismes se ressemblent entre ces deux niveaux. Pourquoi ne pas chercher en soi-même les outils pour questionner l’attitude collective?

Publié le 1 février 2016


Par Lucie Schaeren

Il est des fois où le repli est nécessaire. Des fois où l’identité a été fragilisée, où l’extérieur s’est infiltré trop fort, trop intensément, fissurant le socle sur lequel elle repose. Il est des fois où protéger son espace, se l’approprier, en redéfinir les contours est salutaire, et soulageant. Ce retour sur soi permet d’analyser les mécanismes, de comprendre ce qu’il s’est passé. Il permet de passer d’un mouvement accusant l’«Autre» à l’extérieur de tous les maux à un questionnement sur soi, dans un espace délimité, sans menace. Il permet de saisir que les responsabilités sont partagées, et que toute interaction est le fait de deux parties. Qu’il n’y a jamais un fautif absolu comme il n’y a jamais d’innocent absolu. On pourrait reprendre l’analogie animale: il n’y a jamais de mouton totalement noir comme il n’y a jamais de blanche brebis.

Pourtant il y a un danger à ce mécanisme de retour sur soi. Celui-ci apparaît quand le repli devient imperméable, quand la membrane de protection ne reste pas poreuse et qu’elle se mue en mur. Dans ces moments-là, la sphère de protection devient cage, elle enferme. Elle étouffe l’identité. Le tout est alors de savoir comment rouvrir les frontières pour ne pas s’asphyxier. Évidemment, l’observation vaut pour un autre registre que le registre de l’identité individuelle. Elle vaut pour l’identité collective, elle vaut pour les identités nationales, elle vaut pour les pays alentours dont les contours paniquent, depuis plusieurs mois, années, avec une accentuation forte cette dernière année.

Quand un flot de personnes arrivent, fuyant la guerre ou cherchant une vie meilleure, quand ce flux est interminable, constant, difficile à chiffrer, il y a des raisons de se replier, de questionner les frontières, de chercher la protection. C’est une réaction animale et humaine, instinctive, face à ce qui est perçu comme une menace, car relevant de l’inconnu, de l’extraordinaire, au sens premier du terme. C’est une situation qui sort de l’ordinaire et qui force à un repositionnement. Et refermer momentanément le territoire pour sortir de la pure réaction et élaborer une réponse adéquate est intelligent. Sauf que…

Ce que l’on observe c’est que cette fermeture dure et qu’elle n’est pas le terrain d’un recherche concertée et sincère de propositions. Elle devient davantage celui de luttes de pouvoir, d’enjeux électoraux, d’ego et de peurs. Elle devient le territoire où se fomentent des amalgames scabreux, reportant sur l’«autre» tous les maux pour éviter de regarder en soi. On se précipite sur des «solutions» au «problème», dans une corrélation plus basique que constructive. Puis, surtout, sous couvert d’une apparente «recherche de solutions» on instrumentalise, au lieu de regarder en soi et de se demander ce qui provoque ces situations épineuses.

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Puisqu’on ne connaît pas cette masse de personnes en situation de détresse, on cherche à la «ranger», à mettre de l’ordre en lui collant des étiquettes. Et ces étiquettes sont — égoïstement — toujours élaborées en relation à soi, au pays, aux intérêts supposés du territoire. Un migrant devient un criminel violeur ou un terroriste potentiel pour alimenter le discours de l’extrême droite, il devient un ange pour soutenir le discours de l’extrême gauche, il se mue en force de travail pour le monde économique.

Dans toutes ces attributions, on en oublie son essence principale, celle d’être humain, celle d’être un citoyen du monde avec une liberté de mouvement garantie par ses droits fondamentaux. Et d’avoir en lui, comme tout être humain, des forces contradictoires, des forces noires et des forces blanches, des éléments relevant du «bien» et d’autres relevant du «mal». Comme si les situations inconfortables nous poussaient, nous individus et nous sociétés, à un dualisme primaire. Les bons contre les méchants, un retour aux cours d’école.

Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’observer en nous-mêmes la coexistence du «bien» et du «mal»? Ne serait-ce pas là une voie pour dépasser la dualité et les catégorisations et ouvrir une nouvelle voie de cohabitation ? Ne serait-ce pas un moyen d’appréhender davantage la complexité non pas comme un problème mais comme une richesse?

Si l’on prend le temps, lorsque l’identité est ébranlée, de saisir, de ressentir ce qui s’est réellement passé dans la situation à l’origine de notre inconfort, alors on se rend souvent compte que les torts sont partagés. Et cette constatation est plus un soulagement qu’un accablement car elle signifie que l’on a un pouvoir d’action et que l’on peut sortir de la posture de victime. On retrouve l’agir et on sort du subir. On retrouve une dignité en fin de compte. La situation actuelle pourrait permettre à nos sociétés occidentales de questionner leur modèle économique, leur modèle social, leurs valeurs. Elle pourrait peut-être ouvrir une nouvelle porte vers des alternatives sociétales à un capitalisme rongeant et tout puissant, épuisant les ressources environnementales, économiques et sociales.

Alors, les fissures dans le socle pourraient s’avérer enrichissantes. Elles pourraient devenir des interstices par lesquels s’infiltrent l’incertitude certes, la remise en question, bien sûr, mais surtout la vie. Cette vie qui ne peut plus passer quand la frontière est devenue un mur qui ne laisse filtrer ni vers l’extérieur les forces constructives qui nous constituent, ni vers l’intérieur les forces constructives de cet «autre», quel qu’il soit, dans toute sa complexité.

Il me paraît urgent, dans les moments de repli, de retrouver le courage de la flexibilité et de la perméabilité, le courage d’une nouvelle ouverture, peut-être plus adéquate aux enjeux, une nouvelle perception de cette intervalle qui constitue toute relation, entre l’«autre» et «moi», pour surtout, surtout, sortir de la sclérose et y laisser entrer la force de vie au lieu de la force de mort.


Lucie Schaeren
Artiste et sociologue
Lausanne

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