Taras Chevtchenko, chantre du patriotisme ukrainien

Dans le 6e arrondissement de Paris, un square porte le nom du poète. © Guillaume Bouvy / Mars 2016

Dans le 6e arrondissement de Paris, un square porte le nom du poète. © Guillaume Bouvy / Mars 2016

Par Guillaume Bouvy
Publié le 14 mars 2016

Ces mercredi 9 et jeudi 10 mars étaient consacrés, comme chaque année, à l’anniversaire de la naissance et de la mort du poète ukrainien Taras Chevtchenko (Тарас Шевченко, 9 mars 1814/10 mars 1861). Commémoration discrète en France, ces deux journées ont une connotation bien particulière depuis que la Russie livre, selon ses détracteurs, une guerre à visée expansionniste sur le sol ukrainien.

La figure de Taras Chevtchenko est alors utilisée comme porte-étendard par les contestataires. Plus encore, les rassemblements ci et là, principalement dans les grandes villes, ont été l’occasion pour les Ukrainiens de s’indigner face à l’emprisonnement de la pilote ukrainienne d’avion militaire, Nadia Savtchenko, détenue en Russie pour le meurtre présumé de deux journalistes dans l’est séparatiste de l’Ukraine. Susceptible d’être condamnée à 23 ans de prison, après une grève de la faim, elle avait entamé une grève sèche, ne buvant plus d’eau*. Jeudi dernier, elle a annoncé s’être remise à s’hydrater mais continuer à ne plus se nourrir jusqu’au verdict de son procès.

Lorsqu’en novembre 2013 puis en février 2014 éclatent les révoltes à Kiev, place Maïdan, contre le régime de Ianoukovitch, des portraits du poète Chevtchenko sont brandis. Lui-même a passé l’écrasante majorité de sa vie emprisonné, principalement en Russie. Il est resté en tout et pour tout neuf ans en liberté. Son œuvre, qui comporte 248 poèmes, ne s’est pas vraiment propagée à l’Ouest, et l’on dénombre tout juste une quarantaine de poèmes traduits en français.

De là est né le projet de Tatiana Sirotchouk, d’origine ukrainienne, docteur en langue et littérature françaises, titre obtenu en 2009 à l’Université de Nancy 2. Elle entend transmettre cet héritage culturel, et souhaite faire connaître aux francophones le poète romantique. Pour cela, elle a créé en 2015 une maison d’édition à Paris baptisée «Les éditions Bleu et Jaune», en référence au drapeau ukrainien, qui symbolise le ciel et le blé.

«NOTRE ÂME NE PEUT PAS MOURIR,
LA LIBERTÉ NE MEURT JAMAIS»

«Il y a, en effet, très peu de traductions de Chevtchenko, d’où l’idée de traduire en français son premier recueil Kobzar (=barde itinérant en Ukraine, qui chante en s’accompagnant de l’instrument à cordes nommé kobza: ndlr)... Nous allons continuer ce travail en espérant traduire son oeuvre intégrale», indique Tatiana Sirotchouk, qui se consacre par ailleurs à la recherche universitaire au sein de l’unité PLIDAM à l’INALCO, l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris. Elle poursuit: «Le poème Mes pensées, mes pensées ouvre son premier recueil poétique, Kobzar, publié en 1840, et que nous avons traduit en français. Chevtchenko l’avait écrit expressément pour son premier recueil et juste avant sa publication. Ce poème est donc une sorte d'introduction qui met en lumière l'engagement humain et poétique de son auteur. En outre, il est très beau**.»

Bien que la beauté et l’esthétique de la poésie de Chevtchenko perd une part de son authenticité par le truchement de la traduction, il est intéressant de reconsidérer la place qu’a occupée l’Ukraine au XIXe siècle et au-delà, comment ce pays qui est quasiment deux fois plus grand que la France, aux multiples ressources, a été successivement colonisé puis pris continuellement en étau entre l’Occident et Moscou.

Les Ukrainiens, héritiers des Cosaques, ces guerriers que toute l’Europe redoutait jusqu’au début du XXe siècle, n’ont plus qu’à composer avec des préjugés et une corruption qui sévit telle une gangrène. Depuis deux ans, une nouvelle diaspora semble avoir lieu de l’Ukraine vers les pays occidentaux, à l’instar de l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la France, et plus proche de l’Ukraine, la République Tchèque, la Slovaquie et la Croatie. Bien que plus éloigné, le Canada compte une véritable communauté, avec près d’un million d’Ukrainiens.

Aujourd’hui, dans le pays de Chevtchenko, ceux qui n’ont pas le courage de rester provoquent depuis des décennies une hémorragie démographique, qu’aucun politique n’est parvenu à endiguer depuis la fin de l’URSS. En 1991, l’Ukraine comptait 52 millions d’habitants, elle en compte désormais 42,5 millions.


* Lire ici l’article que l’Express lui a consacré le 10 mars dernier.

** Mes pensées, ô mes pensées,
Comme vous me troublez !
Pourquoi vous couchez-vous sur le papier
En si tristes rangées ?
Pourquoi le vent ne vous a-t-il pas dispersées
Dans la steppe, comme de la poussière ?
Pourquoi le malheur ne vous a-t-il pas bercées
Comme l’enfant l’est par sa mère ?
Car c’est le malheur qui, pour se moquer, vous a engendrées,
Les larmes vous ont baignées… Pourquoi ne vous ont-elles pas dissipées,
Portées à la mer, diluées dans la terre ?
Les gens ne me demanderaient pas ce qui me fait souffrir,
Ni pour quelle raison je maudis mon avenir,
Ni pourquoi je languis dans ce monde. — « Rien à faire »,
Pour se moquer, ils ne le diraient pas…
 
Ô mes fleurs, mes enfants !
Pourquoi vous ai-je donc chéries, pourquoi vous ai-je élevées ?
Existe-t-il sur cette terre un cœur pour vous pleurer
Comme je l’ai fait ? Je pense avoir deviné…
Peut-être existe-il une jeune fille
Au grand cœur, aux yeux foncés,
Pour pleurer sur ces pensées ?
Moi, je ne veux plus pleurer...
Une seule larme de ces yeux foncés
Et je serais le seigneur des seigneurs !
[...]
 
Mes pensées, ô mes pensées,
Mes fleurs, mes enfants !
Je vous ai élevées, je vous ai choyées,
Que faire de vous maintenant ?
Allez en Ukraine, mes enfants,
Dans notre Ukraine,
Comme les orphelins longeant des palis,
Et moi, je mourrai ici.
Là-bas vous trouverez un grand cœur
Et des mots bienveillants,
Là-bas vous trouverez la vérité,
Et peut-être même la gloire…
 
Accueille, ma tendre mère,
Ô mon Ukraine,
Mes enfants innocents
Comme ton propre enfant.

Saint-Pétersbourg, 1840
 
Traduit par Darya Clarinard
Cité d’après Taras Chevtchenko, Kobzar, Les Éditions Bleu & Jaune, Paris, 2015. www.editionsbleuetjaune.fr