Alejandro Jodorowsky, l’art d’enchanter le cinéma

 Image d’une scène du film  © Poesía sin fin

Image d’une scène du film © Poesía sin fin

 

Poesía sin fin. Poésie sans fin. Un manifeste. Un mode de vie. Un beau titre. Celui du dernier film d’Alejandro Jodorowsky, artiste chilien aux multiples talents. Metteur en scène, metteur en mots, metteur en images. Acteur. Conteur. Lecteur de tarots. Poète. Un personnage unique qui a subjugué le public des Cinémas du Grütli venu assister à l’avant-première de sa dernière œuvre cinématographique présentée dans le cadre du festival Filmar en América latina. Film qui sort aujourd’hui, 1 décembre, dans les salles de Suisse romande.

 

Luisa Ballin
1 décembre 2016

 
 

Dimanche après-midi. Salle comble. Communion rare entre un cinéaste et des spectateurs conquis qui lui font un triomphe avant d’avoir vu son film et qui ont du mal à le laisser partir après un échange intense et joyeux avec eux. Désireux de prolonger ce moment de ravissement. Alejandro Jodorowsky sait donner du bonheur à ses admirateurs et ils le lui rendent bien.

À l’âge de 87 ans, le maestro n’a rien perdu de sa verve, de sa maestria cinématographique et de son âme de lutin serein, malgré une enfance malheureuse. Sans rancune pour sa famille, qui ne l’avait jamais compris lorsqu’il était enfant et adolescent, Alejandro Jodorowsky a su faire de sa vie une œuvre. Et du septième art, l’art d’enchanter la vie et de donner tout son sens au mot résilience.  À ceux qui affirment que la vie n’a pas de sens, Jodorowsky a répondu superbement que tout être peut lui en donner un. En misant sur l’épanouissement personnel et la bienveillance envers l’autre. Chacun à sa façon.

Lui choisira de devenir poète, contre la volonté d’un père tyrannique, voué au culte de Staline. Né d’un géniteur orphelin de père à dix ans, dans une famille de citoyens juifs russes — le père refusera d’ailleurs toujours de dire qu’il était issu du peuple juif, ne se définissant que comme un Russe chassé de Russie par les Cosaques — Alejandro passera son enfance et sa prime jeunesse à Tocopilla, petite bourgade au nord du Chili, avant l’évasion choisie vers Paris, comme il l’illustre avec jubilation dans Poesía sin fin, immersion dans l’univers artistique de ses désirs d’expérimentation poétique et théâtrale et rencontre avec ceux qui deviendront des maîtres de la littérature moderne latino-américaine, comme Enrique Lihn, Stella Diaz ou Nicanor Parra, l’écrivain âgé aujourd’hui de 104 ans, qui reste une référence pour Alejandro Jodorowsky.

Récit profond, burlesque et inspirant, Poesía sin fin résume une vie choisie, authentique, sensuelle, intense, unique, ludique, aux couleurs d’un arc-en-ciel existentiel, teintée de surréalisme et de réalisme magique latino-américain. Le dernier des surréalistes, Jodorowsky? «Je le suppose, compte tenu de mon âge! Bien que je ne me considère pas surréaliste, puisqu’il a longtemps que j’ai quitté ce mouvement pour en créer un autre appelé Panique, avec Arrabal et Topor, qui est allé plus loin que le surréalisme», répond le réalisateur facétieux, dans l’entretien vivifiant qu’il a accordé à La Cité.

Si Alejandro Jorodowsky ne renie pas ses années surréalistes, il n’en porte pas moins un regard critique sur celui qui lui donna ses lettres de noblesse: André Breton. «Le surréalisme avait un chef, comme Fidel Castro. André Breton était un dictateur, un pape. Qui n’aimait pas la peinture abstraite, ni les romans policiers et encore moins la fiction. Il n’aimait pas non plus la musique, allant jusqu’à clouer le piano de sa femme ! Breton était un romantique qui aimait la politique. Arrabal, Topor et moi aimions la finesse et une certaine vulgarité. Nous aimions tout, nous voulions aller plus loin. C’est pourquoi nous avons créé Panique. J’ai alors laissé derrière moi le surréalisme

Jorodowsky s’amuse en évoquant le moment où, à ses yeux, André Breton est tombé de son piédestal. Le hasard peut être complice ou cruel. «Jodo», l’admirateur de Breton, qu’un besoin urgent avait poussé à chercher les toilettes les plus proches, découvrit, en poussant la porte, le fondateur du surréalisme assis sur un trône moins majestueux que celui de Saint-Pierre. Stupeur et effarement pour le jeune Chilien, en découvrant le maître occupé à déféquer. «Je me suis échappé en courant! Le voir ainsi a tué le mythe que Breton représentait pour moi», dit-il.

Réalité? Fiction? Adaptation de la mémoire d’un temps qui a changé la vie du jeune Jodorowsky? Le magicien des mots et des images précise: «La Mandrágora, fondée en 1938, était le groupe officiel du surréalisme chilien, créé six mois après sa naissance en France. Je connaissais tout du mouvement surréaliste et de ses artistes. C’est pour cela que j’ai voulu aller en France. Pourtant, je les considérais en décadence, car ce mouvement s’occupait trop de politique et devenait trotskiste. Je ne voulais pas de son action politique, ce que je voulais, c’était le faire redevenir au jeu surréaliste, à un art pur. C’est ce j’ai fait dans mes films et notamment dans Poesía sin fin.»

 
 Alejandro Jodorowsky au festival  Filmar en América latina  © Giancarlo Fortunato / Genève 2016

Alejandro Jodorowsky au festival Filmar en América latina © Giancarlo Fortunato / Genève 2016

 

La force et l’envoûtement du dernier film de Jodorowsky? Avoir su évoquer sa vie, rêvée et vécue en toute liberté. Et laissé percer son don divinatoire et son sens aigu de la perception et de l’observation pour en faire en atout professionnel. Comme lorsqu’il a aperçu, en une fraction de seconde, le chapiteau du cirque qu’il cherchait désespérément pour son film, alors qu’il était assis dans un avion en phase d’atterrissage à Santiago du Chili. «Je vis beaucoup dans ma tête. Le premier maître zen que j’ai eu m’a déclaré qu’avant d’être un intellectuel, je devais apprendre à mourir

Leçon retenue? Jodorowsky botte en touche. «J’ai appris à lire lorsque j’avais quatre ans. Je n’avais pas d’amis, je lisais tout le temps. Je n’avais aucune intuition, car mes parents ne m’aimaient pas. Je nesavais donc pas ce qu’était le pouvoir de l’émotion. Quand j’ai découvert les tarots, que j’ai étudiés tout seul pendant sept ans, leur symbologie m’a fasciné. Je me suis mis à lire les tarots aux gens, gratuitement, dans un café à Paris, tous les mercredis. Je ne lis pas le futur, car c’est une responsabilité trop grande. Je donne des pistes qui peuvent aider. J’ai ainsi appris à connaître les gens. Mon intuition s’est développée grâce aux tarots.»

Et c’est lors d’une séance de lecture des tarots qu’Alejandro Jodorowsky a rencontré l’artiste peintre Pascale Montandon, qui est aujourd’hui son épouse. «Cela m’a pris 74 ans! Il vaut mieux tard que jamais, car avant c’était une catastrophe ! En travaillant sur moi, sur mon intuition, cela ne m’a pas seulement ouvert à la perception de l’autre, mais aussi à la perception du miracle continuel de la vie. Hier, lorsque j’étais dans le train pour venir à Genève, un homme était assis en face de Pascale et moi. Je le voyais si sérieux que j’ai eu un flash. Je lui ai demandé s’il aimerait chanter. Mais oui, m’a-t-il répondu ! Quand j’étais à l’école, je voulais être chanteur, mais j’ai dû devenir avocat pour gagner ma vie. Et je regrette de ne pas être devenu chanteur, m’a-t-il affirmé

 
 
 Alejandro Jodorowsky par @ Giancarlo Fortunato

Alejandro Jodorowsky par @ Giancarlo Fortunato

Cette perception immédiate de l’autre a beaucoup aidé Jodorowsky, notamment au moment des castings de ses films. «Pour un rôle, il arrive dix personnes en général. Je n’ai que deux mois pour préparer le film. Je ne peux donc pas me tromper. Je dis c’est toi, sans même faire un essai d’acteur! Et je tombe pile sur la personne qui doit jouer le rôle.» Intuition. Perception. Passion. Émotion. Trouver l’acteur et l’actrice qui donnera sa justesse au rôle, tel est l’un des défis deJorodwsky. Qui n’a pas hésité à choisir ses fils Brontis et Adan pour interpréter les deux rôles principaux de Poesía sin fin, film choral et familial, puisque Pascale Montandon Jodorowsky, sa jeune épouse, est également au générique, en tant que dessinatrice des costumes et responsable de la supervision des couleurs du film.

A-t-il été difficile de travailler en famille? «Non, cela a été un plaisir, car nous faisions ce que nous aimons faire. Mais c’était terriblement fort! Parce que lorsque j’ai demandé à mon fils Brontis de jouer le rôle de mon père Jaime, après après avoir eu tant de problèmes avec mon père, mon fils est entré en conflit avec moi. Cela a provoqué comme une bombe atomique psychologique! L’équivalent de vingt années de psychanalyse. Ce fut difficile pour Brontis de jouer le rôle de mon père. Et pour mon autre fils, Adan, qui interprète mon rôle et signe la musique du film, ce changement ne fut pas simple non plus. J’ai fait en sorte qu’il s’approche de moi. En jouant mon rôle, il m’a compris. Maintenant, une grande affection nous lie! Avec mon fils Brontis, nous avons vécu une crise, nous sommes entrés en conflit. Quand le film a été terminé, je suis parti à la postproduction. Pendant une année, nous ne nous sommes pas parlé, sous prétexte que nous n’avions pas le temps. Mais en réalité, nous ne pouvions pas nous parler. Après, la relation est devenue parfaite», assure-t-il. Poésie sans fin décidément, tant dans la réalité que dans la fiction. Dans un film complet qui résume, tout en finesse et en adresse, une vie, une œuvre.

Poésie sans fin, est-il un film testament? «Je ne pense pas au testament. Je sais que je vais mourir bientôt, compte tenu de mon âge, mais en tournant Poesía sin fin, je n’ai pas pensé à laisser un testament. J’ai juste voulu donner ce que je peux donner. Cela fait six ou sept ans que je suis actif sur Facebook et Twitter — réseaux sociaux qui permettent à quatre millions d’admirateurs de suivre la vie de Jodo - où je donne ce que j’écris chaque jour. Là, il n’y a pas de droits d’auteurs qui vaille, tout le monde peut prendre mes mots. J’ai appris à donner. En bas de chez moi il y a un mendiant. Je l’ai adopté et tous les lundis je lui donne telle quantité d’argent», explique Alejandro Jorodowsky, avec le sourire d’une jeunesse éternelle, le sourire de celui qui croit à la magie, à la force de l’inconscient, à la poésie, à l’intensité de ses personnages. Dont certains rappellent les créatures improbables de Federico Fellini.

Le réalisateur italien et le cinéaste-poète chilien se sont croisés un jour en Italie. En lui tendant les bras pour lui donner l’accolade, Federico Fellini s’est écrié: «Jodorowsky!» Et Alejandro Jodorowsky de lui répondre: «Papa!» 
    


Poesia sin fin

film d’Alejandro Jodorowsky, avec Brontis Jodorowsky,
Adan Jodorowsky, Pamela Flores et Leandro Taub.
Cinémas du Grütli. Genève.

Dates et heures des séances sur le site
www.cinemas-du-grutli.ch/programme

Lire: La danse de la réalité,
livre biographique
signé Alejandro Jodorowsky,
Albin Michel.

 

 
Luisa Ballin