Chappatte au Liban, un retour émouvant

 
 

La troisième édition du Beirut Art Film Festival, qui se tiendra dans divers lieux du Liban, du 6 au 25 novembre, aura comme invité de marque une personnalités suisse aux ascendances libanaises: le dessinateur et journaliste Patrick Chappatte, qui fera son retour au Liban après une longue absence. Il s’est confié à La Cité.

 

Luisa Ballin

1 novembre 2017 — Pour Patrick Chappatte, dessinateur de presse au quotidien Le Temps, à la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) et au New York Times, ce retour au Liban est «une grande émotion: si je ne suis pas blond aux yeux bleus, je le dois à ma mère aujourd’hui décédée, qui était Libanaise; le Liban est pour moi un lieu culturel, un lien familial et un lien de cœur, j’ai une famille là-bas que je me réjouis de pouvoir retrouver».

Le dessinateur tient aussi à rendre hommage à sa tante, «Souad Rahme, aka Sousou, un personnage central de la vie culturelle libanaise. Elle tenait une librairie qui faisait la part belle aux ouvrages en français et en arabe. La librairie Antoine à Hamra n’a jamais fermé ses portes pendant la guerre et tout le monde s’y est un jour arrêté à Beyrouth».

 
Planche de Ma tante de Beyrouth, une BD parue dans Le Temps en 2000. © Patrick Chappatte

Planche de Ma tante de Beyrouth, une BD parue dans Le Temps en 2000. © Patrick Chappatte

 

Si Patrick Chappatte a été invité au Beirut Art Film Festival, c’est en sa qualité de défenseur de la liberté d’expression, par l’acuité de ses dessins et son engagement, qu’il partage avec nombre de ses confrères libanais. «Défendre la liberté d’expression est primordial, partout, et surtout au Liban qui a toujours été une terre de liberté particulière au Proche-Orient. Mon séjour au Liban renoue le fil d’un projet que j’avais fait en 2009, avec le soutien de l’ambassadeur de Suisse au Liban François Barras, et avec des dessinateurs libanais. Le projet s’appelait Plumes Croisées. Je me réjouis de retrouver certains des confrères que j’avais connus à l’époque et de faire le point avec eux sur ce qu’est devenue cette liberté qui a toujours été difficile à pratiquer au Liban, dans un contexte de risque et de tensions. Pour savoir où nous en sommes tous et quelle liberté il nous reste dans ce monde turbulent. Nous donnerons d’ailleurs ensemble une masterclass et nous rencontrerons des étudiants

Patrick Chappatte vu par © Eddy Mottaz / 2017

Patrick Chappatte vu par © Eddy Mottaz / 2017

Chappatte croque des situations, des personnages et l’actualité, de façon caustique, mais sans heurter les sensibilités. Une gageure, à une époque où dessiner, c’est parfois risquer sa vie. Le sens de l’humour est-il différent pour les Libanais, les Romands, les Alémaniques et les Étasuniens? «J’ajouterais: et pour les chrétiens et les musulmans du Liban? Et pour ceux qui s’expriment en français, en arabe ou en anglais? Et pour tous les autres? Oui, les sensibilités sont légèrement différentes. En Suisse, cela ne porte peut-être pas à conséquences, mais au Liban, il y a des lignes rouges. Stavro, grand dessinateur libanais aujourd’hui décédé, qui était venu à Genève au Festival du film et Forum international sur les droits humains (FIFDH) il y a quelques années, racontait comment il était un des seuls à dessiner Hassan Nassrallah et que cela ne plaisait pas toujours au Hezbollah. À une époque, il changeait toutes les nuits de lieu, comme Arafat jadis. Voilà ce qui s’appelle vivre avec des lignes rouges qui ne sont jamais tracées. Invisibles, on doit deviner où elles se trouvent

La présence de Chappatte au Beirut Art Film Festival préfigure-t-elle un nouveau reportage BD sur le Liban? «On verra! Là où mon retour au pays de ma mère renoue le fil, c’est qu’après 2009, j’avais fait un reportage BD sur les bombes à sous-munition au Sud-Liban, qui est devenu un film en 2011. C’est la première fois que ce film sera montré au Liban et ce sera au Beirut Art Film Festival. Je suis très heureux de confronter ce petit film d’animation avec le public libanais

 
Planche de Ma tante de Beyrouth, une BD parue dans Le Temps en 2000. © Patrick Chappatte

Planche de Ma tante de Beyrouth, une BD parue dans Le Temps en 2000. © Patrick Chappatte

 

 

Genève-Beyrouth, la mémoire d’un patrimoine  

La galeriste Alice Mogabgab, une des responsables du Beirut Art Film Festival, de passage à Genève pour présenter la troisième édition du festival, affirme que la cité de Calvin représente beaucoup pour les Libanais. «Elle est pour nous la ville rêvée. Nous avons voulu ouvrir le Beirut Art Film Festival à l’Europe francophone et nous avons choisi Genève, puis Paris pour en parler. Notre festival se déroule sous le signe de la liberté de témoigner, de s’informer, de créer, de vivre. Il est présent dans plus de soixante écoles, dans les universités, dans les cinémas et dans les centres culturels au Liban. Le Beirut Art Film Festival se réclame d’une démarche pour la préservation du patrimoine culturel. Le Liban, libre et pluriel, est un creuset dans cette région du Moyen-Orient, tourmentée, qui abrite une partie d’un héritage culturel millénaire. Ce Liban constitue une alternative au dilemme que vit le Moyen-Orient et un défi qu’affronte son peuple. Dans ce contexte, il est naturel de nous tourner vers Genève.»

La culture au Liban. L’ancien ambassadeur de Suisse à Beyrouth, François Barras, la définit «de la résistance». Une résistance que le conseiller administratif chargé de la culture à Genève, Sami Kanaan, salue: «Parler d’amitié n’est pas assez fort. D’engagement serait plus juste. Car je suis poussé, tout comme les organisateurs du festival, par un sentiment de nécessité de mise en exergue et de défense de notre patrimoine, vu sa mise en danger actuelle

Sami Kanaan rappelle que Genève n’a jamais hésité à ouvrir ses portes pour accueillir des patrimoines en danger. «Ce fut le cas pour les chefs-d’œuvre du Prado durant la guerre d’Espagne ou plus récemment pour des œuvres de Gaza. Et la nouvelle Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit, présidée par Jack Lang, a choisi d’établir son siège à Genève, ville refuge pour les populations aussi bien que pour leur culture. C’est une histoire dont nous pouvons être fiers et que nous nous devons de perpétuer. Par le cinéma, par le dessin, par les images, par les témoignages, les destructions d’objets, d’œuvres, de patrimoine, si elles sont irréversibles, permettent de ne pas occulter à tout jamais ce qui a été. Cette mémoire est parfois tout ce qu’il nous reste, elle n’en est donc que plus précieuse

 

 
Art & CultureLuisa Ballin