Chagall, Miró et Moore, artistes et collaborateurs de l’éditeur genevois Gérald Cramer

Gérald Cramer avec Pablo Picasso. © Courtesy Patrick Cramer

Gérald Cramer avec Pablo Picasso. © Courtesy Patrick Cramer

 

À l’occasion des 100 ans de Gérald Cramer, le Cabinet d’arts graphiques présente, jusqu’au au 29 janvier 2017, un accrochage qui met en lumière non seulement des nouvelles facettes de Picasso, Miró, Chagall et Moore, mais également le travail minutieux de leur éditeur et galeriste genevois.

Ekatérina Soldatova
28 octobre 2016

 
 

Le travail d’éditeur, un métier qui exige patience et persévérance. Deux qualités dont Gérald Cramer n’était pas exempt, comme le rappelait son fils, Patrick Cramer, lors de son discours à l’inauguration de l’exposition que le Cabinet d’arts graphiques présente jusqu'au 29 janvier 2017. Cet accrochage met en lumière le travail minutieux et de qualité que l’éditeur a exercé tout au long de sa carrière.

«L’édition est à la fois un métier intellectuel et manuel:
je dirais que c’est un art de l’achèvement»

affirme l’historien genevois des idées Jean Starobinski
dans Marc Chagall – Gérald Cramer, Trente ans de travail et d’amitié, Patrick Cramer éditeur, Musée National Message Biblique, Marc Chagall, Nice, exposition 11 avril/15 juin 1992

Comme en plein tournage d’un film, de nombreux acteurs entrent ici en jeu: du typographe à l’imprimeur en passant par le relieur et la contribution de l’éditeur et des artistes eux-mêmes, les rôles sont multiples, le travail collectif. Le travail d’édition exige des démarches variées accompagnées de techniques diverses, que l’accrochage met également en valeur à travers les légendes relatives aux œuvres exposées.

On y retrouve des lithographies, des xylographies accompagnées de typographies ainsi que des monotypes. Les différentes techniques fusionnent avec les dessins des artistes, car Cramer détenait également la particularité de faire expérimenter de nouveaux procédés à ses artistes-collaborateurs.

Si Gérald Cramer est un éditeur dont la qualité du travail est si prisée, c’est aussi probablement parce qu’elle transpose ses relations authentiques avec les artistes. Les liens avec ces derniers se sont tissés au fil du temps, au fil du travail et ont le plus souvent abouti à une amitié. Dès le début de sa carrière, Gérald Cramer a entretenu des liens privilégiés avec les artistes qui se sont révélés être le fruit d’un travail prolifique.

L’inventivité est un grand atout de Gérald Cramer, qui se mêle parfaitement à l’imagination des peintres. Chaque salle de l’exposition est d’ailleurs consacrée à un artiste en particulier et montre également quelques dédicaces, comme celles de Miró ou de Chagall, dont le public se serait peut-être passé, faisant confiance à la bonne volonté des Cramer.


À toute épreuve...

L’un des premiers espaces de l’exposition est dédié au poète Paul Eluard et à l’artiste Joan Miró ainsi qu’à quelques œuvres de Picasso. La salle se concentre surtout autour de l’un des plus laborieux projets de Cramer: éditer le recueil de poèmes de Paul Eluard À toute épreuve, rédigé par ce dernier suite à l’approche de sa rupture avec Gala, que l’on retrouvera plus tard sous le nom de Gala Dalì. Les poèmes devaient être accompagnés des xylographies de Joan Miró. Le peintre s’est ainsi essayé à la peinture sur bois, révélant un attrait particulier pour la matière brute.

Le processus s’est avéré être de longue haleine, comme en témoignent les nombreuses correspondances que Miró a entretenu avec l’éditeur: «La typographie et les caractères, avec le format de l’emplacement exact, une simple virgule peut me faire changer la composition d’une gravure» (Lettre de Joan Miró à Gérald Cramer, «Pont Royal Hôtel», Paris, le 28 juin 1949 dans Joan Mirò – Gérald Cramer, une correspondance à toute épreuve, Patrick Cramer éditeur, Genève, 2002). Ce travail long et minutieux a abouti à un bijou de l’édition contemporaine de livre d’artiste, dans lequel la typographie et les images fusionnent.


Marc Chagall, amitiés et poèmes

Chagall est l’artiste avec lequel la longue collaboration s’est transformée en une réelle amitié. Tout aurait débuté avec la demande de Cramer de réaliser une couverture pour son catalogue de stock. Par la suite, l’éditeur a proposé au peintre de publier ses poèmes afin de réaliser une édition spéciale, seconde expérience personnelle qui suit celle de À toute épreuve.

L’âme de poète de Chagall, peu connue du grand public, figure au cœur de l’exposition. Les vers sont accompagnés des xylographies de l’artiste et dévoilent un Chagall encore plus coloriste et fantaisiste, toujours avec ses amoureux volant au-dessus des villes, ses monstres imaginaires, son soleil, sa Tour Eiffel.

Au centre de la salle, un paravent. L’histoire raconte qu’un paravent du peintre Pierre Bonnard aurait éveillé la curiosité du peintre russe. Gérald Cramer lui a alors proposé de réaliser un paravent personnalisé faisant appel à tout un personnel artisanal pour son élaboration. Une fois de plus, l’éditeur affiche son caractère ambitieux et inventif.

Toujours dans un esprit créatif, Cramer a suggéré l’utilisation du monotype au peintre, procédé d’impression de la peinture ou de la gravure, qui aboutit à un exemplaire unique. Une tâche subtile qui demande maîtrise et rapidité. Chagall accepte et le résultat s’avère surprenant: ses couleurs ressortent plus fraîches et plus frappantes. L’aboutissement tient aussi à la relation fine que Cramer entretient avec les techniques éditoriales.

«[Chagall] a vite su adopter le rythme et la discipline exigés par ce procédé, et il a su ne pas être trop indigent ni trop fourni pour les épaisseurs de peinture. Il fallait trouver la juste mesure de l’épaisseur pour donner la fraîcheur». (Marc Chagall – Gérald Cramer, Trente ans de travail et d’amitié, Patrick Cramer éditeur, Musée National Message Biblique, Marc Chagall, Nice, exposition 11 avril – 15 juin 1992)

Au milieu de l’espace consacré à Henry Moore, de nouveau un élément significatif : le crâne d’une éléphante indienne, Miss Djeck, tuée à Genève (1837) en raison de son agressivité qui aurait terrorisé la population… L’artiste s’est mis à observer ce crâne d’éléphant sous tous les angles et s’est ainsi lancé dans un «voyage visuel autour du crâne». Moore ne s’est pas contenté d’une simple représentation, mais il est allé jusqu’à l’interprétation de l’intérieur de ce minéral, qu’il percevait tantôt comme une grotte, une vallée ou tantôt comme un ensemble architectural.

Aux côtés d’Elephant Skull, moins imposants mais attrayants: des moutons. Suite à de longues heures d’observation de ces animaux à travers sa fenêtre, l’artiste anglais n’a pas pu se retenir de les dessiner. Gérald Cramer s’est alors retrouvé avec un projet divertissant en tête: pourquoi ne pas créer un album dédié à ces moutons? Voilà qu’ils se retrouvent devant le regard du spectateur, tenté de caresser ces bêtes touffues magnifiquement représentées par les traits fins d’Henry Moore.

 
Ekatérina Soldatova