Gauguin, l’alchimie d’un artiste-artisan

«Eh quoi, tu es jalouse?», Paul Gauguin, 1892. © Courtesy Grand Palais, Paris.

«Eh quoi, tu es jalouse?», Paul Gauguin, 1892. © Courtesy Grand Palais, Paris.

 

Visite de l’exposition parisienne avec un guide d'exception: Zoé Valdès, romancière cubaine, qui consacre à Paul Gauguin un récit sensible et poétique. À voir jusqu’au 22 janvier 2018 au Grand Palais de Paris.

 

Adeline Percept
Correspondante à Paris

15 novembre 2017 — C’est un cadre photographique de bois, en bas-relief. Un cadre sculpté par Gauguin lui-même où il a placé son portrait, aujourd’hui jauni par le temps. Nous sommes dans les années 1880, et Paul Gauguin n’est à l’époque qu’un «artiste du dimanche», comme il se qualifie lui-même. Ce portrait d’un homme fougueux et complexe nous accueille dans l’exposition événement du Grand Palais de Paris, «Gauguin l’Alchimiste».

En mêlant son regard à celui de l’homme de la photo jaunie, Zoé Valdés, romancière cubaine, nous mène dans les salles de l’exposition. L’écrivain lui consacre un récit sensible et poétique: Et la terre de leur corps, paru en 2017, aux éditions RMN-Grand Palais. Zoé Valdés pose son œil d’auteur sur le travail peu connu d’un «artiste-artisan»: ses meubles aux décorations ciselées, ses céramiques sombres, ses sabots bretons, ses sculptures de divinités tahitiennes ou maories…

«Alchimiste, il cherche à transfigurer la matière. Il travaille sur tous les supports. Ce laboratoire permanent lui a permis de décrire quelque chose de nouveau dans l’art», confie la commissaire de l’exposition Claire Bernardi. Zoé Valdés s’arrête sur deux œuvres disposées en regard l’une de l’autre: la toile «Femme Caraïbe» (1889) et la sculpture «Luxure» (1890). «C’est le désir de Gauguin qui m’inspire en tant qu’écrivain. C’est tout ce qu’il a appris de ces femmes fatales: la danse, les mouvements, l’écriture de leur corps… La façon dont il a essayé de découvrir ce que leur corps voulait dire», s’anime l’écrivaine, qui vit en exil à Paris.

Son livre se consacre aux derniers jours de Gauguin. Un homme malade, mourant, mais toujours en désir. «Le désir gagne toujours sur la maladie et la douleur. Le désir des femmes, de l’art et de la peinture… Le désir d’un homme qui sait qu’il va peut-être mourir bientôt.» Il faut dire que Gauguin a tout d’un parfait héros de roman. À 38 ans, l’«artiste du dimanche» quitte femme et enfants pour vivre «l’Indien» qui sommeille en lui, selon son propre terme. Il prend ses quartiers à Pont-Aven, dans une Bretagne alors sauvage, puis découvre les tropiques.

 
«Terre délicieuse», Paul Gauguin, 1894-1895. © Courtesy Grand-Palais, Paris.

«Terre délicieuse», Paul Gauguin, 1894-1895. © Courtesy Grand-Palais, Paris.

 

Zoé Valdés croise le regard des femmes qu’il peint. Des Bretonnes rustiques («La Belle Angèle», 1889) aux Tahitiennes («Eh quoi, tu es jalouse?», 1892) en passant par l’une des femmes de sa vie, Tehamana («Les aïeux de Tehamana», 1893). «Dans ces regards, on voit toujours un mouvement », fait-elle remarquer. Si vous vous déplacez de gauche à droite des toiles, le regard de ces femmes vous suit en effet.

En arrière-plan, des décors faits d’esprits et de divinités. Au portrait de Tehamana, «observez cette petite femme idole qui rappelle l’autre idole de «La Belle Angèle». Il y a chez lui une mémoire d’écrivain», sourit Zoé Valdés. Le Grand Palais rend d’ailleurs hommage à un Gauguin poète en exposant une pièce unique: son manuscrit Noa-Noa (1893). Le texte, d’habitude conservé à l’abri des regards en raison de sa fragilité, est un récit de ses voyages à Tahiti. Il adosse à son écriture poétique des images et des gravures. «Noa Noa» est un superbe objet illustré.

Pour Gauguin, «l’art est un et indivisible». Lors de son dernier séjour à Tahiti, il réalise des œuvres pour décorer sa maison-atelier. Dans la dernière salle qui lui est consacrée au Grand Palais, les commissaires ont ainsi recréé la «Maison du Jouir». Cette œuvre totale, avec ses bas-reliefs, sera son ultime demeure. Son dernier autoportrait vous fixe alors du regard, tandis que celui de Zoé Valdés se pose sur l’une des inscriptions que Gauguin a ciselées dans le bois de sa maison: «Soyez amoureuse, vous serez heureuse