Patricio Guzmán, cinéaste de la mémoire du Chili

Patricio Guzmàn par © Trigonfilms

Patricio Guzmàn par © Trigonfilms

 

Le festival Filmar en América Latina, qui aura lieu à Genève et dans quelques villes de France voisine, du 17 novembre au 3 décembre, accueillera le cinéaste chilien Patricio Guzmán, référence cinématographique en Amérique Latine et en France, pays où il s’est réfugié après le coup d’État militaire au Chili, le 11 septembre 1973. Auteur de documentaires et de long-métrages phares de l’histoire du septième art latino-américain, Patricio Guzmán a répondu par téléphone aux questions de La Cité.
 

Luisa Ballin
9 novembre 2017

Que signifie pour vous filmer en Amérique latine?
Patricio Guzmàn: Dans ma réflexion professionnelle, je ne suis presque pas sorti du continent latino-américain. Et, bien que je vive à l’extérieur, ce qui m’intéresse le plus est ce qui se passe en Amérique latine. Elle est pour moi comme une grande maison. Et, tôt ou tard, on revient toujours à ce qui se passe à la maison. Je pense qu’un réalisateur doit avoir un lieu de référence. Cela ne veut pas dire que l’on refait sans cesse le même film. Il faut partir d’un sujet concret. Cela ne m’agrée pas d’être un «cinéaste universel». On peut parvenir à l’universel en traitant un sujet de sa région, de sa terre, de son pays.

En Amérique latine, le cinéma est-il une arme de réflexion massive?
Plus ou moins. Le cinéma latino-américain ne circule pas beaucoup en Amérique latine. Toutes les capitales des pays latino-américains disposent de grandes salles de cinéma, des centres commerciaux avec une dizaine d’écrans, mais très peu de films latino-américains y sont projetés. Vous pouvez voir des films venus des États-Unis ou d’autres pays. Notre cinéma latino-américain continue d’avoir une diffusion très limitée.

Qu’a signifié pour vous l’exil, en tant que cinéaste?
La distance. De mon point de vue, plus vous avez de la distance et mieux vous pouvez voir les choses. Avec de la distance, on parvient à une perspective plus vaste. Lorsque l’on se trouve près d’une chose, on ne se rend pas bien compte de ce qui se passe. Deux points de vue sont nécessaires: un très proche et un autre, le plus lointain possible. C’est entre les deux que l’on obtient une histoire crédible.

Quelle est votre vision du Chili aujourd’hui?
Le Chili est un pays très intéressant avec de graves problèmes. Il y a un grand mécontentement et une perte de confiance envers le gouvernement. Des réformes auraient pu être faites peu à peu ces dernières années, dans les domaines de la santé, de l’éducation, du travail, mais elles n’ont pas été menées. Cette accumulation de problèmes non résolus rend les gens nerveux. Le pays n’avance pas comme il devrait, malgré les grandes ressources dont il dispose.

Que pouvez-vous nous dire de votre prochaine œuvre cinématographique?
Je peu vous en parler un peu mais pas beaucoup! C’est un film qui parle aussi de terre, de territoire. Ce sera un film sur la cordillère des Andes, un mur qui empêche que les choses se passent au Chili, qui enferme la pensée et garde les gens isolés. Ce mur de la cordillère des Andes qui ne laisse pas passer les idées m’intéresse. Certes, les gens la survolent en avion, mais ce n’est pas pareil. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus car je travaille à l’écriture du scénario. C’est un thème très riche. J’aime beaucoup cette haute montagne située en face de Santiago, que peu de gens connaissent. Elle me fascine. C’est beau de marcher dans cette montagne.

Lorsque l’on demande à un cinéaste chilien quels sont les réalisateurs qui l’inspirent, le nom qui revient très souvent est le vôtre. Et vous, quels sont vos cinéastes de référence?
Fernando Solanas, Jorge Sanjinés et presque tous les cinéastes qui ont touchés au documentaire en Amérique latine. Je suis avec intérêt le travail de nombreux cinéastes latino-américains. Le documentaire représente pour moi le cinéma en lui-même. La fiction m’intéresse également, mais un peu moins.

Chris Marker a-t-il été important pour vous?
Chris Marker est une personnalité universelle stupéfiante par sa capacité d’analyse. Qu’il développe en France et hors de France. Je suis très intéressé par la façon multiple dont il analyse la réalité, sa manière de comprendre le monde à partir d’une analyse à la fois cinématographique et littéraire. La voix off des films de Chris Marker pourrait être publiée sans aucun changement. Et elle se transformerait en un essai splendide.

Avez-vous changé votre façon de filmer pendant votre longue carrière de cinéaste ?
À mes débuts, je faisais du cinéma vérité, un cinéma élémentaire avec une camera de 16 mm, un enregistreur Nagra et un micro à la main. C’est avec ce système de prise directe que j’ai tourné les trois volets de La bataille du Chili et un autre film Au nom de Dieu. Puis peu à peu, avec le temps, je me suis rendu compte que le cinéma direct n’était pas idéal pour faire un certain type d’analyse et pour donner l’impression que l’on souhaite en tant que réalisateur. Puis j’ai introduit la voix off, qui permet un autre genre de cinéma. Je tourne maintenant des histoires avec un aspect essayiste, une sorte de thèse qui démontre des choses.

Peut-on parler de changement de fond ou de changement de style?
Le changement n’est pas de fond. C’est plutôt le style qui a évolué, avec l’introduction de ma voix off qui explique mon propos. Le cinéma réalité est justement déterminé par la réalité.  

Vous avez ensuite introduit une dimension poétique dans vos deux derniers films Nostalgie de la lumière et Le bouton de nacre
En effet. Dans ces ceux films, certains moments lyriques apportent une touche poétique et une émotion différente de celle que l’on ressent en voyant La bataille de Chili ou mes autres documentaires. Cela a commencé avec un film que j’ai fait sur La bataille du Chili, vingt-cinq ans plus tard, que j’ai appelé La mémoire obstinée. C’est là qu’a commencé ma réflexion poétique autour du sujet que je traite.

Dans le cadre du festival Filmar en América Latina, vous serez à Genève pour une conversation avec le public, le 2 décembre. Que souhaitez-vous partager avec les spectateurs?
Une conversation avec le public est toujours attrayante pour un réalisateur parce que, même si l’on se sent connecté et que l’on sait que nos films sont vus dans une salle de cinéma ou à la télévision, c’est complètement différent lorsqu’une personne vous donne son opinion directement, qu’elle soit positive ou qu’elle interpelle sur ce qui n’est pas clair d’ailleurs. C’est très enrichissant pour moi de pouvoir échanger avec le public, car cela ne se donne pas souvent.

 
«Mon prochain film sera sur la cordillère des Andes, un mur qui empêche que les choses se passent au Chili, qui enferme la pensée et garde les gens isolés.» © Charlotte Julie / Archives

«Mon prochain film sera sur la cordillère des Andes, un mur qui empêche que les choses se passent au Chili, qui enferme la pensée et garde les gens isolés.» © Charlotte Julie / Archives

Art & CultureLuisa Ballin