Quand Lénine planifiait la révolution d’Octobre dans la Cité de Calvin

Société de Lecture à Genève. La fameuse salle de Sphère (sphère que l’on aperçoit à droite, au fond de la pièce) dans laquelle Lénine aimait s’installer pour travailler. © Archives de la Société de Lecture

Société de Lecture à Genève. La fameuse salle de Sphère (sphère que l’on aperçoit à droite, au fond de la pièce) dans laquelle Lénine aimait s’installer pour travailler. © Archives de la Société de Lecture

 

Fuyant la police du tsar, Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, a planifié la révolution d’Octobre depuis la placide Helvétie, pays où il a résidé pendant plusieurs années, notamment à Genève. Ses visites régulières à la Bibliothèque publique universitaire, aujourd’hui Bibliothèque de Genève, et à la Société de Lecture attestent de son travail de lecteur assidu dans deux lieux emblématiques de la Genève internationale qui abritait une importante communauté de réfugiés russes notamment entre 1868 et 1917.

 

Luisa Ballin

3 octobre 2017 — «Lénine a effectivement fréquenté notre bibliothèque, qui s’appelait encore Bibliothèque publique et universitaire, lors de ses différents séjours à Genève entre 1903 et 1916. La salle de lecture actuelle n’est plus exactement celle qu’il a fréquentée. Avant 1905, elle se trouvait à l’endroit où nous sommes entrés dans le bâtiment, qui a été agrandi en 1904. L’aile qui correspond à la nouvelle salle de lecture a été ajoutée. Le mobilier a été remplacé lors de la dernière rénovation. Nous avons conservé une chaise de l’ancienne salle de lecture, qui correspond au mobilier qu’a connu Lénine, mais nous ne savons pas si c’est précisément cette chaise qu’il a pu utiliser», explique Jean-Philippe Schmitt, conservateur, responsable de l’unité Collection générale de cet antre du savoir, qui rassemble aujourd’hui plus de deux millions et demi d’ouvrages.

La bibliothèque publique fréquentée par Lénine est la plus ancienne institution culturelle de Genève, fondée juste après l’Académie de Calvin en 1559. «Elle date de 1561 et se situait alors au Collège Calvin. Avec l’accroissement des collections, un nouveau bâtiment était nécessaire, qui est celui dans lequel nous sommes, dans le parc des Bastions, et qui date de 1872. À l’origine, la bibliothèque comprenait des galeries sur les côtés où étaient stockés les livres et le centre du bâtiment était ouvert. Pour des raisons d’espace, le bâtiment a été réaménagé entre 1920 et 1937.  Nous avons conservé le registre de la salle de lecture, dans lequel on trouve le nom de Vladimir Oulianov, ainsi que les titres des livres qu’il a consultés chez nous, mais nous n’avons pas beaucoup de traces matérielles de son passage», déclare Jean-Philippe Schmitt.  

Lénine se rendait également régulièrement à la Société de Lecture et à la brasserie Landolt, située en face de l’université. Si plusieurs lieux fréquentés par le planificateur de la révolution lors de ses années de résidence à Genève sont documentés, et notamment quelques appartements de la rue de Carouge, surnommée Karoujka par les étudiants et autres émigrés russes qui la fréquentaient ponctuellement, un mystère demeure quant à la destination de la table ronde en bois à laquelle Lénine s’asseyait avec d’autres exilés et où son nom aurait été gravé au couteau en lettres majuscules. Nul ne sait en effet ce qu’est devenue la fameuse table à la fermeture de la brasserie Landolt en 1999.

«Un fonctionnaire de la Mission de la Chine m’a posé la même question récemment concernant la table de Lénine. On ne sait d’ailleurs pas si le nom de Lénine y a été gravé par lui ou s’il a été gravé plus tard par des étudiants. Lorsque le Landolt a fermé ses portes, la table de Lénine aurait été achetée par le Parti communiste français, mais je n’en sais pas plus», répond Jean-Philippe Schmitt.

Les voies de la petite et de la grande Histoire étant souvent impénétrables et le hasard imprévisible, il semble qu’un jour Lénine aurait été assis dans la salle de lecture de la bibliothèque en train de travailler, en même temps que Benito Mussolini, rédacteur du journal L’Avvenire del Lavoratore, l’organe des socialistes italiens de Suisse, qui deviendra des années plus tard le Duce.

 
© Archives de la Société de Lecture

© Archives de la Société de Lecture

 

 

Membre de la Société de lecture

Autre lieu d’étude très prisé par Lénine à Genève, la Société de Lecture. Maxime Canals, bibliothécaire responsable de l’illustre institution, l’atteste: «Il était en effet membre de la Société de Lecture. Il s’installait dans la salle de la Sphère, où il y avait à l’époque un grand globe, de nombreux ouvrages de référence, des dictionnaires et un vaste choix de journaux du jour de différents pays et bords politiques, en français, anglais, allemand et italien. Lénine avait accès à la presse et pouvait ainsi s’informer de l’actualité. Il pouvait aussi se rendre dans les étages consacrés aux livres, trouver ceux qui l’intéressaient, s’installer à une table et prendre des notes. Il préparait par ailleurs les discours qu’il prononçait lors de réunions politiques à Genève. Selon des témoignages de l’époque, il psalmodiait ses intervention en marchant entre les rayons de la bibliothèque pour s’entrainer à l’élocution

La Société de Lecture possède la liste des lectures de Lénine: de nombreux livres de Maupassant qu’il lisait en français, des ouvrages de Nietzsche en allemand, des traités d’art militaire, des ouvrages sur l’histoire de la Commune de Paris, et, plus étonnant, La Vie de Jésus d’Ernest Renan, que Lénine a consulté et annoté en français. «Ce livre parle de Jésus du point de vue de l’historien et compare différentes sources. Lénine a souligné le passage où l’auteur écrit que Jésus veut anéantir la richesse et le pouvoir mais non de s’en emparer. Et il a écrit dans la marge: comme le socialisme moderne

Lorsque Lénine a fait acte de candidature à la Société de Lecture pour la première fois, il était parrainé par deux personnes déjà membres: Paul Birukoff, ami de Tolstoï, et l’ingénieur Armand Dussaux. «Lénine est venu une première fois à fin 1904. Puis il est parti en voyage et a posé à nouveau sa candidature en 1908. Il lisait et écrivait à la salle de la Sphère qui était la salle de lecture à l’époque. Je ne suis ni historien ni spécialiste de Lénine, mais on peut dire que la révolution d’Octobre a été inspirée par ses lectures. Il a ainsi forgé sa culture intellectuelle dans les bibliothèques de Genève et de Zurich notamment. Sa compagne Nadejda Kroupskaïa évoque dans ses mémoires l’attachement de Lénine à la Société de Lecture et d’une façon plus large aux bibliothèques suisses, dont il disait que le système d’organisation et l’ordre étaient un modèle pour ce que devait être la révolution russe

La Société de Lecture a été un lieu très fréquenté non seulement par Lénine, mais également par Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, et par les écrivains Albert Cohen et Nicolas Bouvier. Le musicien Franz Liszt est également passé par là. Le penseur anarchiste Élisée Reclus était aussi membre de la Société de Lecture. Et, plus récemment, Daniel Cohn-Bendit, figure majeure de Mai 68, a donné une conférence dans ce lieu qui abrite plus de quatre cent mille ouvrages, entre livres, périodiques et brochures.

 

Personnage de théâtre

Dans sa pièce Le rêve de Vladimir, qui sera à l’affiche du Théâtre Alchimic à Genève du 31 octobre au 19 novembre 2017, l’auteur et metteur en scène genevois Dominique Ziegler trace le parcours global de Lénine, de sa jeunesse à sa mort. Les historiens n’apprendront sans doute rien de nouveau sur l’artisan de la révolution d’Octobre, «ce digest étant surtout pensé pour les classes et les jeunes», explique Dominique Ziegler.

«Lénine est une figure très importante du vingtième siècle. Il a pensé et conçu la révolution d’Octobre depuis Genève. Je suis curieux de connaître ce que Genève, ville dans laquelle je vis, a signifié pour Lénine. La présence à Genève du père de la révolution russe est très peu entretenue par les élites genevoises et on peut comprendre pourquoi. Mais qu’on le veuille ou nom, Lénine fait partie de l’Histoire. Et faire le lien entre Genève et la révolution d’Octobre qui a éclaté il y a cent ans est intéressant de ce point de vue.»

S’agissant des lectures de Lénine à Genève, Dominique Ziegler souligne que le révolutionnaire russe a été particulièrement frappé par le livre d’Ernest Renan La vie de Jésus qu’il a découvert à la Société de Lecture. «Lénine a tiré un parallèle entre christianisme et communisme», note le metteur en scène, qui ajoute que la Cité de Calvin aura été de tous temps un centre de réflexion et d’action.

 
Bibliothèque publique et universitaire à Genève. La salle de lecture avant 1905, à l'emplacement de l’actuel accueil et service de référence. © Bibliothèque de Genève

Bibliothèque publique et universitaire à Genève. La salle de lecture avant 1905, à l'emplacement de l’actuel accueil et service de référence. © Bibliothèque de Genève

 

Si le rapport de Lénine avec la ville du bout du lac était ambivalent, Lénine revenait toujours à Genève. «Comme une malédiction. En cela il ressemble à Calvin», estime l’auteur de la pièce de théâtre Calvin, un monologue. S’il n’aimait pas forcément Genève, la ville était son point de chute, un havre où il pouvait écrire dans une relative sécurité, après ses voyages et périples clandestins. «Lénine a beaucoup bougé à Genève: Vésenaz, Carouge, Plainpalais, Sécheron, la Jonction et Corsier. Après l’échec de la révolution de 1905, il se dit que Genève sera peut-être son tombeau

Comme l’écrit Maurice Pianzola dans son ouvrage Lénine à Genève, le révolutionnaire souffrait de devoir vivre loin de son pays la Russie. «C’est triste, le diable m’emporte, de rentrer dans cette maudite Genève, mais rien à faire!», disait-il quand il regagna la Suisse dans l’atmosphère de défaite qui suivi les événements de 1905.

En 1914, dans une lettre à sa sœur, Lénine comparait sa vie à Paris et ses séjours à Genève: «Bien souvent, écrivait-il, nous nous y souvenions de Genève où on travaille mieux, où la Bibliothèque est plus commode, où la vie est moins énervante et moins absurde. De tous les pays de mon vagabondage, c’est Londres ou Genève que je choisirais s’ils n’étaient si loin. Genève est bien surtout par sa culture générale et par ses extraordinaires commodités de vie… »

Et Maurice Pianzola de rappeler que Vladimir Ilitch Oulianov était arrivé pour la première fois à Genève en mai 1895, alors qu’il n’avait que vingt-cinq ans, pour y rencontrer le philosophe Georges Plekhanov et qu’il se rendra à nouveau à Genève en août 1900, après trois ans de déportation en Sibérie, pour y préparer la publication d’un journal russe clandestin, l’Iskra. « De l’Étincelle jaillira la flamme… de la révolution», écrira Lénine.

Avant de prendre place dans le wagon d’un train bénéficiant de l’immunité diplomatique en partance de Zurich en 1917, accompagné de son épouse et d’un groupe de fidèles, pour traverser l’Allemagne en guerre avec la Russie et aller déclencher la révolution au pays des tsars.

 
Bibliothèque publique et universitaire à Genève. La salle construite en 1905, telle qu'a dû la connaître Lénine. © Bibliothèque de Genève

Bibliothèque publique et universitaire à Genève. La salle construite en 1905, telle qu'a dû la connaître Lénine. © Bibliothèque de Genève

Art & CultureLuisa Ballin