Lénine, l’homme dans le train vers l’Est

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Il y a un siècle, le 7 novembre 1917 (dans le calendrier grégorien), la révolution bolchévique renversa le tsar, marquant de façon indélébile le cours de l’Histoire. La Cité a demandé à un dessinateur, Daniele Bassanese, de fournir son récit du voyage de l’homme qui, de Suisse, partira en avril 1917 fonder une nouvelle patrie.

 

Daniele Bassanese

3 novembre 2017 — «Dix jours qui ébranlèrent le monde.»  Avec ce titre célèbre, John Reed, journaliste américain, raconta, en 1920, la prise du pouvoir en Russie par les bolchéviques sous la direction de Lénine. Les jours et les nuits fébriles de la révolution d’Octobre ont marqué de façon indélébile le cours de l’Histoire. Ce ne sont pas ces événements que je veux retracer par mes dessins et mes mots. Je vais revenir en arrière, en avril 1917, vers un homme qui, exilé en Suisse, rêve de «sa» révolution.

L’homme dans le train vers l’Est est le récit d’un voyage historique, le prélude aux dix jours relatés par John Reed. Sauf qu’ici l’histoire est racontée à travers la plume d’un autre homme, un professionnel de la révolution, entré dans l’Histoire puis dans la Légende: Vladimir Ilitch Ouliànov dit Lénine.

Dans le «wagon plombé», le nom donné au train qui permettra à une vingtaine de militants bolchéviques, dont Lénine, de rentrer en Russie. En avril 1917, à travers l’Europe en guerre, le révolutionnaire sera confronté à ses doutes et à ses espoirs, à  ses craintes et à ses rêves.

L’intention n’est pas ici de refaire un manifeste de la révolution, ni d’illustrer et défendre l’idéologie bolchévique qui traversa l’histoire récente de la Russie. Je raconterai les tourments et les certitudes de l’homme Vladimir Ilitch, non du camarade Lénine. Son voyage de Zurich à Petrograd, aujourd’hui Saint-Pétersbourg, sera l’occasion de dialoguer avec lui-même, un moment de réflexion intime sur sa personne.

Mon crayon accompagne les pensées de Lénine, narrateur de ce bref récit, tout au long du périple ferroviaire qui changea le monde. L’homme y est face à lui-même, à son passé et, surtout, à son avenir.

Cent ans plus tard, l’héritage historique de ce voyage — soit la force et la détermination d’un peuple qui fera tomber son dictateur —, semble un pâle souvenir: un nouveau «tsar» est aujourd’hui assis sur le «trône» de la nouvelle Russie.  Comme si rien n’avait fondamentalement changé.

 

La Grande Guerre
Europe, 1917

 

Cela fait désormais trois ans que la cruelle machine de guerre impérialiste frappe les peuples d’Europe. Ce massacre insensé enflamme le continent et le monde entier, servant les intérêts de quelques entrepreneurs avides de domination et de richesses.

Les forces de l’Entente, France, Empires britannique et russe, Italie et leurs alliés, s’opposent aux empires centraux, Allemagne, Autriche-Hongrie et Ottoman. Trois ans de guerres, des millions de victimes, dont le sang est versé comme un sacrifice sur l’autel de la patrie pour la vaine gloire des Nations.

Le peuple russe, mon peuple, est dévasté par les difficultés de la guerre. L’incompétence militaire, politique et stratégique de l’armée conduite par le tsar Nicolas II en personne est manifeste. Quinze millions d’hommes enrôlés et jetés en pâture, mal équipés et mal nourris, commandés par des incapables. Mais la guerre ne provoque pas seulement la mort et le désespoir de ceux qui combattent au front. La guerre, c’est aussi la faim, la misère, les privations et la lutte de tout un peuple

 

Petrograd
23 février 1917

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23 février 1917 du calendrier julien en vigueur en Russie (8 mars selon le calendrier grégorien). Le jour de la journée internationale des femmes. Et ce sont les femmes qui descendent dans la rue, donnant le départ aux grèves. 90 000 ouvrières et ouvriers croisent les bras à Petrograd. Le jour suivant, leur nombre grimpe à 200 000. Le 25 février, la grève est générale.

Le tsar prétend que son armée est en passe de mater la révolte par la force, mais, le 27 février, les soldats refusent de tirer sur la foule et se mutinent. Rapidement, ils s’unissent aux protestataires ou ils se dispersent. Le 28 février, Petrograd tombe entre les mains des révolutionnaires. Ils font vibrer la ville au cri de «pain, paix et liberté».

Le 2 mars, le 15 selon le calendrier grégorien, à bord d’un train militaire roulant vers la capitale Petrograd, le tsar Nicolas II abdique.

«Nous, Nicolas II, pour la grâce de Dieu empereur de toutes les Russie, tsar de Pologne, grand-duc de Finlande, portons à la connaissance de nos fidèles sujets: […] En ces jours décisifs pour l’existence de la Russie, notre conscience nous impose de rendre plus facile pour notre peuple une union étroite et l’organisation de toutes ses forces pour obtenir rapidement la victoire. C’est la raison pour laquelle, en accord avec la Douma de l’Empire, considérons que ce soit une bonne décision d’abdiquer la couronne de l’État russe et de céder le pouvoir suprême. Ne voulant pas nous séparer de notre fils bien-aimé, nous laissons notre héritage à notre frère le grand-duc Michel Alexandrovitch de Russie, auquel nous donnons notre bénédiction au moment de son intronisation. Que Dieu aide la Russie

 
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Craignant pour sa vie, le grand-duc renonce au trône. Après trois cents ans, la dynastie des Romanov s’achève. Nicolas II est arrêté et le pouvoir divisé partagé entre le Gouvernement provisoire, de tendance libérale, qui préside la Douma, et le Soviet de Petrograd, le conseil populaire des ouvriers et des soldats.

Ce dualisme au pouvoir est une solution temporaire, en vue de la tenue d’une Assemblée constituante, en attendant la fin de la guerre. Pourtant, les demandes de paix demeurent inaudibles et le massacre se poursuit par la volonté du Gouvernement provisoire.

Unis, les ouvriers et les soldats ont renversé les Romanov sans la conduite d’un chef ni d’un guide. Mais aujourd’hui, le risque existe que les libéraux, les menchéviques et les socio-révolutionnaires travestissent la révolution, l’éloignant de Marx. La Révolution a plus que jamais besoin d’un guide.

 

L’exil
Avril 1917

 

L’exil est une peine amère. On est libre, oui, mais dans une terre étrangère, seul et loin de chez soi. Alors que nous purgions cette peine, voilà que des nouvelles fébriles arrivent de Petrograd. Il s’agit d’informations fragmentaires, à cause de l’éloignement et de la guerre, mais le tableau est clair. Le temps de l’exil et de l’attente est terminé. Le moment est venu d’être protagoniste de l’Histoire.

Le peuple russe a besoin d’un guide: moi. Nous, les bolcheviques, sommes une minorité et le pouvoir du Gouvernement provisoire est entre les mains des libéraux et des réformistes, les ennemis de la Révolution. Même le Soviet de Petrograd n’offre plus de garanties. Il a confiance en les réformes, non en la lutte des classes. Il faut rentrer en Russie le plus tôt possible, prendre en main la situation et transformer la révolution bourgeoise en révolution socialiste.
Mais comment?

Nous voulons la paix et la fin du conflit. La France et le Royaume-Uni n’appuieront pas notre retour à la patrie, ils ne nous fourniront pas les documents de voyage dont nous avons besoin. Ils ont peur de nous, peur que nous apportions la paix en Russie, faisant ainsi perdre le front, et l’armée, à l’Entente. Ils craignent pour le sort de la guerre. Il reste une solution: le Kaiser.

Pour sauver les apparences, les accords avec les Allemands restent secrets. Eux, ils financeront le retour dans notre patrie et nous fourniront les documents et les moyens nécessaires. L’Allemagne a tout intérêt à faciliter la sortie de la Russie du conflit. La fermeture du front oriental lui permettrait de concentrer son attention sur les fronts italien et français, avec un clair avantage militaire.

Il paraît clair que les Allemands entendent exploiter la Révolution pour mener leur guerre insensée. On nous accusera alors d’être des agents à la solde de l’ennemi. Mais la Révolution passe avant tout autre chose.

Par ailleurs, la Révolution marxiste s’étendra de la Russie aux autres pays, premièrement à l’Allemagne. Pourquoi dès lors avoir des scrupules sur le fait d’accepter l’argent des Allemands. Ce sont des polémiques stériles, faisant fi du pragmatisme qu’exige la situation.

Ce qui nous attend, c’est un long voyage. Nous partirons, le 9 avril, de Zurich, rejoindrons la frontière allemande à Gottmandingen, où notre train nous attend. Nous l’appelons le «wagon plombé», en raison des conditions d’extraterritorialité que nous avons imposées aux Allemands. Personne, à part nous, ne pourra monter sur ce wagon, et nous serons dispensés de contrôles douaniers et de la présentation de nos passeports. Le socialiste suisse von Platten, unique interlocuteur avec les Allemands, se porte garant.

Le voyage continuera à travers l’Allemagne jusqu’à Sassnitz, où nous nous embarquerons pour Trelleborg, en Suède. De là, nous poursuivrons en direction de la frontière finlandaise, à Tornio, ensuite nous serions dans notre patrie, prêts à terminer notre voyage vers Petrograd.

 

Le train vers l’Est

 

Nous sommes enfin en Allemagne. La Suisse, ce pays si cher qui nous a accueillis lors de notre exil, est désormais derrière nous. Nous poursuivons avec hâte vers notre destination.
Peu importe que mes détracteurs croient que je suis un espion ou un agent à la solde des Allemands, ce ne sont que bavardage et diffamation, des rumeurs inutiles qui font perdre de vue l’objectif. Ce qui compte, c’est d’arriver en Russie le plus tôt possible, à tout prix et avec n’importer quel moyen. La Révolution n’attend pas, il faut saisir le moment, le fruit est mûr.

Avec moi, mes compagnons et collègues bolchéviques, hommes, femmes et familles, exilés qui rêvent la Révolution, rêvent de la Russie, rêvent de chez eux. Le Suisse von Platten, notre accompagnateur et garant, Zinoviev et sa femme, Radek, Inessa, Armand, Solkonikov, Olga Ravic, Safarov et son épouse… Et puis, elle, Nadja.

Elle a toujours été à mes côtés. Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa, dite Nadja. Bolchévique et révolutionnaire, féministe et grande pédagogue. Nadja n’est pas seulement ma secrétaire et ma plus fidèle et dévouée collaboratrice: elle est aussi, et surtout, ma femme.

Nadja est mon repère, ma lumière, la seule à mettre de l’ordre dans mon quotidien et à donner du sens à ma vie. Femme énergique et extrêmement intelligente, dotée d’un caractère patient et résolu, elle a toujours été là, où que nous nous trouvions.

Dans les tristes années de l’exil et dans notre tragique et exténuante attente, Nadja a veillé sur ma santé et sur mon travail, sur mon repos et sur mes moments de distractions. Elle a bâti pour moi, ou mieux, pour nous, un foyer propice à la confiance et au bonheur familial.

Elle a été la seule en mesure de me fournir une solide connexion avec la réalité, à être un phare dans ma vie. Aujourd’hui, enfin, après des années d’attente, nous sommes ici, assis l’un à côté de l’autre dans ce train, dans ce «wagon plombé» en voyage vers l’Est. Vers la Révolution.

Devant nous, la Russie. Notre avenir est entre nos mains. Nous devons serrer les poings, et le saisir. Le façonner ensuite selon notre vouloir et suivant nos rêves. Derrière nous, le passé et tout ce que nous avons laissé. Ce sont nos histoires personnelles qui ont fait de nous ce que nous sommes; elles nous accompagnent partout où nous allons, avec leur lot de regrets, de souvenirs, de joies et douleurs. Mais nous n’avons pas le temps de nous retourner, nous devons regarder devant nous, vers le futur.

Derrière moi, je laisse mon passé et l’ombre de mon frère mort par pendaison. Mon activité politique et mon militantisme, la prison et la déportation en Sibérie. L’Okhrana, la police secrète du tsar, allongeait son bras noir sur tout, nous contraignant à l’amertume de l’exil. La Révolution de 1905 et le retour à la patrie, la répression qui s’ensuivit, dans le sang, et à nouveau la route de l’exil.

Notre regard est maintenant tourné vers l’avenir. Nous avons la chance de créer un monde meilleur, un monde plus juste. Nous aspirons à un modèle différent, à une société sans classes, sans dominants ni dominés. Le socialisme réel.

Toutefois, l’issue est incertaine et le risque d’échouer, comme en 1905, nous guette. Le Gouvernement provisoire pourrait facilement nous arrêter à notre arrivée à Petrograd, avec l’accusation de haute trahison. C’est un moment extrêmement délicat et les ennemis de la Révolution n’hésiteront pas à lui barrer la route.

Nous n’avons jamais été aussi proches du succès et, en même temps, de l’échec le plus total. Nous sommes des révolutionnaires de métier, mais nous demeurons des êtres humains, fils de ce monde pervers, à l’âme bourgeoise. Nous sommes réellement en mesure de bâtir l’avenir dont nous rêvons si désespérément.

 
 

Serons-nous à la hauteur des défis qui surgiront sur notre chemin?

Qu’est-ce que cette crainte que je ressens? C’est comme une silhouette noire qui se profile, menaçante, sur notre avenir. Une sensation lourde, oppressante, d’un mal imminent tapis dans l’ombre. Que sommes-nous en train de créer, à quoi sommes-nous en train de donner naissance?

Non, la voie est claire, je sais ce que je fais. Toute ma vie, je l’ai vécue en fonction de ce moment. La Révolution réussira, doit réussir. Alors, mon nom sera écrit à côté de grands hommes, d’Engels et de Marx. Ce n’est pas une tentative désespérée d’une quelconque gloire, c’est seulement le rêve de pouvoir réaliser ce qui est juste.

Le cours des événements ne changera pas, c’est l’inéluctabilité de l’Histoire. Le socialisme est l’évolution historique naturelle de la société humaine, la finalité à laquelle nous devons tendre, l’objectif ultime pour lequel nous devons dépenser toute notre énergie.

Il y a une unique voie, et c’est la Révolution. La Russie tsariste touche à son terme, l’autocratie agonise. Ce sera notre devoir de lui donner le coup de grâce.

Après la Russie, la flamme de la Révolution, allumée par nous, les bolchéviques, embrasera le monde. Nous ne sommes que l’avant-garde de la grande Révolution mondiale, les prolétaires du monde entier suivront notre exemple en s’insurgeant contre les oppresseurs. Les temps sont enfin mûrs et le seule moyen pour réaliser le socialisme, c’est la Révolution. Il n’y a pas d’alternative. L’Histoire marche vers une seule direction et rien ne peut l’arrêter.

Il est tard pour les doutes et les atermoiements. Nous avons décidé de jouer cette partie et nous arrêteront seulement quand ce sera fini. Quoi qu’il arrive, nous irons de l’avant, jusqu’au bout. Le soleil de l’avenir brille devant nous.

 

Petrograd
16 avril 1917

 

Notre voyage est arrivé à son terme. Petrograd… nous voici à nouveau chez nous, après dix longues années d’exil. Il n’y a pas une minute à perdre, maintenant que nous sommes arrivés, il est temps de prendre la situation en main, l’arrachant à ces incompétents du Gouvernement provisoire.

Les drapeaux rouges qui flottent, la musique des orchestres, le peuple de Petrograd qui acclame en chœur mon nom. Lénine, Lénine, Lénine!

Et voilà, loin, les délégués du Gouvernement provisoire. Ils m’accueillent avec un sourire, la fanfare et des applaudissements. Mais ils ne sont pas avec moi. Menchéviques, social-traîtres, réformistes, libéraux… Ils ne partagent pas ma vision, ils ne me font pas confiance. Ils sont stupides et aveugles devant la vérité. L’unique vérité, la mienne.

Il me faudra leur ouvrir les yeux. Mes «Thèses d’Avril» illustreront la nouvelle ligne stratégique du parti:

— Reconnaître que les bolchévique sont une minorité à l’intérieur des Soviets;
— Montrer au peuple que les Soviets sont l’unique forme de gouvernement possible;
— Tout le pouvoir doit aller aux Soviets;
— Aucun appui au Gouvernement provisoire;
— Supprimer la police, l’armée et le corps des fonctionnaires;
— Paix et fin de la guerre à tout prix;
— Nationalisation des terres et confiscation des biens des latifondistes;
— Fusionner les banques en une unique banque nationale;
— Le parti changera son nom: de «social-démocrate» à «communiste»;
— La création d’une nouvelle Internationale.

S’ils n’ont pas le courage de porter à conclusion le passage vers le socialisme, s’ils sont pris par la peur et refusent mes «Thèses»…, la voie à suivre ne sera qu’une seule.