Léon Bakst, irrésistible coloriste

 Scénographie pour le ballet  Shéhérazade  (1910). Détail.

Scénographie pour le ballet Shéhérazade (1910). Détail.

Cette année, pour la première fois, le Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou expose un ensemble unique des créations de l’artiste Léon Bakst. L’exposition prend place jusqu’au 28 août 2016. Ce peintre-décorateur peut paraître lointain. Pourtant, comme Erté, Chagall ou Nicolas de Staël, les liens avec l’Europe sont plus que présents.

Publié le 11 août 2016


Par Ekatérina Soldatova à Moscou

Léon Bakst, ce pseudonyme majestueux détonne. Mais son vrai nom, Lev Samoïlovitch Rosenberg, éclaire ses origines. Né à Hrodna, en Biélorussie, d’une modeste famille juive, il passe son enfance à Saint-Pétersbourg et annonce tôt, au grand tourment de ses parents, son désir de devenir peintre. Décision risquée, mais la vie lui a donné raison.

Il entre à l’Académie mais en ressort rapidement, ne se fondant pas dans l’atmosphère de cette institution. Il continue cependant dans cette voie en effectuant des illustrations pour des livres. L’étape significative dans son destin d’artiste est sa rencontre, en 1890, avec l’artiste-décorateur d’origine russe Alexandre Benois. Il l’intègre dans son cercle d’amis, qui devient plus tard la collectivité «Monde de l’art», célèbre en Russie à cette époque.

Parmi les membres de ce groupe figure le producteur de ballets russes Serge Diaghilev. La rencontre de Bakst avec ce dernier est encore plus importante. C’est avec sa collaboration que l’artiste, qui se métamorphose en peintre-décorateur, connaît l’apogée de son art. Avec Diaghilev et le chorégraphe Nijinski, Léon Bakst participe activement à la tournée des ballets «Saisons russes», qui marque l’Europe, surtout la France.

 Hétaïre avec un paon (1912), croquis du costume pour le ballet  Le Dieu Bleu

Hétaïre avec un paon (1912), croquis du costume pour le ballet Le Dieu Bleu

Des ballets. On s’imagine une atmosphère tendre et classique, mais ce n’est pas exactement le cas des réalisations des trois protagonistes. Le décor et les costumes, résultat des doigts d’artiste de Bakst, attire l’œil du spectateur, qui en ressent presque le vertige. Une ambiance hors-du-commun règne sur scène. Elle émane de l’inspiration du peintre. Le spectateur est plongé dans l’Antiquité, dans l’empire oriental, le toute relevé par la touche personnelle de l’artiste, qui se révèle être à la fois décorateur et dessinateur de costumes talentueux. C’est Byzance modernisée.

Le corps du danseur se meut dans une palette de couleurs vives et brillantes, en symbiose avec le mouvement corporel. Les costumes se fondent dans une variation de formes et de teintes. De vrais bijoux parant parfaitement le corps, suivant sa morphologie. La magie réside dans l’amour infini pour la culture antique, surtout pour la Grèce, et de la passion pour les tenues et légendes orientales. L’artiste est emporté par une vague d’imaginaires et de couleurs et se retrouve transformé en révolutionnaire du ballet et de la mode. On songe alors à son «Dieu Bleu» (1911) ou à son décor réalisé pour le ballet «Shéhérazade». Le conte de Mille et une nuits nous emporte …

 Le Dieu Bleu (1912)

Le Dieu Bleu (1912)

Dans le monde de la mode, Léon Bakst laisse aussi des traces avec une empreinte bien marquée. Les «saisons russes» impressionnent la France,  suivent alors des commandes de maisons de couture. Paul Poiret, brillant styliste de l’époque, craque aussi pour les costumes de ces ballets modernes. Bakst ne se transforme toutefois pas en styliste et demeure un peintre théâtral. Chacun de ses croquis reste une œuvre d’art unique.

Récemment, le styliste italien Antonio Marras s’est d’ailleurs inspiré de l’artiste pour sa nouvelle collection capsule de robes 2016. Dans une interview à Harper’s Bazaar, (La constellation du lion, Anastasia Uglik, édition russe, août 2016), le créateur raconte être justement tombé, il y a vingt-cinq ans, sur le ballet L’Après-midi d’un faune avec la chorégraphie de Nijinski et la scénographie de Bakst. Un coup de foudre qui persiste. Ce qu’il aime chez Bakst c’est « sa manière de travailler: il rassemblait une multitude de détails de styles divers et construisait ensuite une unicité entière ». Le penchant de Bakst pour l’orient ne lui échappe pas non plus.

 La Péri (1911)

La Péri (1911)

L’artiste n’a pas fini de charmer avec son bon coup de poignet. Sa main habile s’étale à presque l’entier de l’univers artistique. Il se trouve être illustrateur et graphiste à la main fine. Il réalise des affiches marquées d’une aisance du détail qui frôle le talent diabolique de l’illustrateur britannique Beardsley. Bakst dessine également des portraits, moins appréciés que le reste de son art en raison du réalisme qui en ressort. On se souvient bien du portrait de Jean Cocteau. En minimisant la couleur, en jouant surtout sur le trait, il souhaite relever le caractère du personnage, faire rejaillir son intérieur, tendant presque vers la caricature.

Qui dit peintre, entend voyage. Le voyage inspire, fait respirer, vide, remplit. Au début du siècle passé, beaucoup d’écrivains et de peintres sont influencés par Alger ou par le Maroc. Bakst, lui, plonge dans le mythe grec. Il visite Athènes, la Crète, Thèbes, Mykonos, Delphes, l’Olympe (1907). De quoi faire déborder l’esprit d’antiquité. Bakst s’installe aussi à Paris (1895). Il s’aventure en Italie, parcourt la Suisse, se rend en Allemagne, multiplie les trajets pour la Russie et effectue ses derniers voyages en Amérique (1924). Voilà un tour du monde qui ne fait qu’entretenir la flamme créatrice de l’artiste. Un feu dont les cendres ardentes se répandront dans toute l’Europe…
Ainsi, c’est avec flair, passion et talent que Léon Bakst envoûte son époque. Sa magie fait qu’encore aujourd’hui, on ressort les pupilles étincelantes d’une exposition qui lance au regard du visiteur toute la virtuosité de l’artiste. Ce qui montre, comme Charles Baudelaire dans ses Fleurs du Mal, que le mal ne peut s’emparer de la Terre entière et que la beauté peut sauver l’être humain de la misère.

 Scénographie pour le ballet  Shéhérazade  (1910)

Scénographie pour le ballet Shéhérazade (1910)


Les images sont extraites du livre Léon Bakst, texte et sélection de Irina Prushan, mise en forme de Sergej Djatschenko, traduit et adapté du russe par Gennadi Kagan, Aurora-Kunstverlag, Leningrad, 1986.

Ekatérina Soldatova