Les peurs et les leurres de l’homme blanc aux États-Unis

L’écrivain James Baldwin, auteur du manuscrit inachevé Remember This House, dont Raoul Peck s’inspire pour son film I am not your negro. © Dan Budnik / DR

L’écrivain James Baldwin, auteur du manuscrit inachevé Remember This House, dont Raoul Peck s’inspire pour son film I am not your negro. © Dan Budnik / DR

 

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a cristallisé la peur de l’homme blanc face aux Afro-Américains et aux Latinos. La parole xénophobe et raciste ne connaît plus de tabou, notamment dans les milieux suprémacistes. Trois observateurs de la vie politique étasunienne analysent cette évolution pour La Cité, sous l’angle politique et sociétal mais aussi économique.

 

Luisa Ballin
5 mars 2017

Dans les années 1960, un homme avait prédit que les lignes de fracture de la société étasunienne resteraient latentes, quand bien même il y aurait un jour l’élection d’un président noir, elles ne se résorberaient pas de sitôt: l’écrivain afro-américain James Baldwin. Basé sur un texte inédit de cet intellectuel visionnaire, un long métrage relate ses pensées, ses prises de position et ses discours: I am not your Negro *, Je ne suis pas votre nègre, du réalisateur haïtien Raoul Peck, prix du public à la Berlinale et sélectionné aux Oscars 2017.

Un demi-siècle plus tard, les paroles de James Baldwin résonnent comme une prophétie. En juillet dernier, dans une tribune publiée par le Huffington Post, le réalisateur Michael Moore prévoyait la victoire de Donald Trump à cause du ressentiment d’une grande partie des hommes blancs de la classe moyenne, tenaillés par la peur du déclassement social, pour cause de perte d’emploi, dans un contexte de désindustralisation de pans entiers de l’économie. Un bouleversement qu’ils imputaient, à tort ou à raison, à l’impéritie du gouvernement de Barack Obama, l’ex-président se faisant traiter par certains de... negro. Reste que le déclassement social n’est qu’une facette du prisme qui angoisse les Blancs étasuniens.

«Les peurs de l’homme blanc ne sont pas un fantasme, elles sont réelles», affirme Philippe Mottaz, ancien correspondant de la TSR aux États-Unis et co-auteur, avec le journaliste Stéphane Bussard, de l’ouvrage #Trump, aux éditions Slatkine (notre recension dans l’édition d’octobre 2016 ou ici). «L’Amérique blanche s’interroge aussi face aux indicateurs démographiques suggérant qu’elle pourrait devenir minoritaire aux Etats-Unis à l’horizon 2030

Les peurs des Blancs dépassent aussi le cadre américain, poursuit-il: «Je crois qu’il faut également parler de craintes globales, qui furent par exemple à l’œuvre dans le Brexit. Il y a une redéfinition globale de l’ordre international tel qu’il est issu de la fin de la Guerre froide et de la chute du Mur de Berlin. Elle est légitime, mais elle est aujourd’hui instrumentalisée par les populistes et par les tenants d’une pensée qui n’est plus, comme auparavant, conservatrice, mais réactionnaire», ajoute l’ancien journaliste, actuellement responsable éditorial du Festival du film et Forum international sur les droits humains (FIFDH) à Genève.

 
 
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Philippe Mottaz

ex-correspondant
à Washington pour la TSR, co-auteur de #TRUMP, aux éditions Slatkine, à Genève

Champion de cette pensée réactionnaire, Donald Trump continue de bénéficier du soutien indéfectible de ces Etasuniens qui, en novembre, ont voté pour lui, et restent derrière leur président malgré les cuisantes déconvenues essuyées durant les premières semaines de son mandat, et l’apparition précoce d’un questionnement sur ses aptitudes à gouverner le pays.

La géographie économique du pays, avec ses diverses composantes, est une clé fondamentale pour comprendre ce qui se passe autour de la présidence du milliardaire new-yorkais. «Déjà, lors de la campagne présidentielle, les observateurs ont sous-estimé l’importance de la composante économique dans la nouvelle donne qui a culminé avec l’élection de Donald Trump», analyse Laurent Sierro, correspondant de l’Agence télégraphique suisse (ATS) à l’ONU de Genève, et auteur de l’ouvrage Les nuits américaines (Georg éditeur). Le journaliste évoque la dislocation socio-économique de deux populations, «les élites vivant sur les côtes qui n’interagissent pas avec les minorités ou avec les autres communautés, de la même manière que celles qui se trouvent dans des États plus au sud ou à l’intérieur des terres, moins exposées aux grands centres financiers».

 

Ampleur inédite

 

La crise économique de 2008, et sa longue vague qui a fait tanguer la présidence Obama, a accentué les phénomènes de rejet de l’Autre. «Le racisme a fortement augmenté sous la précédente administration, car après la crise économique, toute la population n’a pas profité du redressement progressif de l’économie américaine et notamment la classe moyenne blanche. Ce racisme s’est cristallisé en partie autour des Afro-Américains, parce que le président était Noir», étaie le correspondant de l’ATS, qui fut un Transatlantic Media Fellow au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) de Washington entre 2014 et 2016, séjour au cours duquel il a rédigé les chroniques qui composent son livre.

«Dans des régions conservatrices, comme la Caroline du Sud, ajoute-t-il, les gens catégorisent les choses de manière sommaire, le fait qu’un représentant de la minorité afro-américaine ait été porté au pouvoir leur offre ce bouc émissaire dont ils ont besoin pour exprimer et justifier leur frustration.» En Caroline du Sud par ailleurs, Laurent Sierro raconte avoir «rencontré un descendant blanc d’esclavagiste, devenu un démocrate convaincu, qui avait assisté ces dernières années à une montée en puissance du discours raciste». Il lui avait fait part de l’existence de groupuscules isolés, qui «ont même rassemblé des armes persuadés que Barack Obama ne rendrait pas le pouvoir au terme de ses deux mandats et qu’il allait faire un coup d’État institutionnel».

 
© Alexandra Ruiz / Septembre 2013

© Alexandra Ruiz / Septembre 2013

 

Le journaliste soutient que les conditions économiques ont libéré un discours que l’on n’avait plus entendu depuis la lutte pour les droits civiques dans les années 1960 dans le sud des États-Unis. Rencontré par l’auteur des Nuits américaines, James Meredith, l’un des héros de cette lutte des droits civiques et premier Noir à avoir osé s’inscrire dans une université ségrégationniste, rappelait que le président Kennedy avaient dû envoyer la garde nationale pour lui garantir le droit constitutionnel de pouvoir entrer dans cette université: «James Meredith m’a expliqué que, ces dernières années, il a vu plus de Blancs devenir pauvres que de Noirs devenir riches, ajoutant que les Blancs ont besoin de trouver une explication à cela

Pour Laurent Sierro, le ressenti et la crainte de la classe moyenne blanche s’expriment également contre les Latinos, au motif qu’ils prendraient de plus en plus d’importance au sein de la population aux États-Unis, une place qui devrait, selon eux, leur revenir de droit et qu’ils ne compteraient pas partager. «Certains considèrent que, d’ici dix ans, ils voudront revendiquer à leur tour la présidence pour l’un des leurs. C’est aussi pour cette raison que Donald Trump aurait joué sur les peurs avec son projet de mur renforcé à la frontière avec le Mexique

Laurent Sierro

correspondant de l’ATS
aux Nations unies à Genève auteur de l’ouvrage Les nuits américaines aux éditions Georg

 
 

Surfant sur la double posture trumpienne d’ouverture à la classe moyenne blanche et d’indifférence aux revendications des autres communautés, le racisme a surtout prospéré avant l’arrivée du tycoon new-yorkais à la tête du pays. La ségrégation sociale a servi de terreau. «Les problèmes de cohabitation n’ont jamais été réglés entre les différentes composantes de la population», observe le journaliste de l’ATS, avant de s’attarder sur le cas du Mississippi. «Une autoroute traverse cet État du nord au sud. La population qui vit à l’ouest de celle-ci est majoritairement noire, celle qui réside à l’est majoritairement blanche. Cela ne se passe pas au niveau d’une ville, mais d’un État. À Jackson, capitale du Mississippi, des universités comptent 100% d’étudiants noirs. Alors que la grande université du Mississippi, considérée comme la Harvard du Sud, accueille 18% d’étudiants noirs, un record certes, car à l’époque de la lutte pour les droits civiques, elle n’en comptait aucun. Mais sur le campus, la statue de James Meredith est régulièrement entourée par des drapeaux de l’époque des Confédérés ou souillée par des crachats ou de l’urine

Les manifestations de racisme prennent une ampleur inédite. «Une journaliste m’a assuré avoir vu des membres du Ku Klux Klan défiler à visage découvert, chose que l’on ne voyait pas il y a quarante ans», déclare Laurent Sierro. «Ces gens ont voté pour Donald Trump, même s’ils considéraient qu’il n’était pas assez raciste à leurs yeux, laissant entendre que le Klan avait des représentants dans l’entourage du New-Yorkais. Interrogé à ce propos, l’un d’eux a répondu qu’il ne pouvait rien en dire car cela aurait mis en danger la candidature de Trump, laissant supposer que le Klan ne faisait pas que le soutenir.»

 
 

Jamais apaisées, les tensions raciales traversent cet immense pays. En Floride, elles se sont déclenchées après la mort d’un adolescent noir en 2012, abattu par un Latino, avant d’exploser à Ferguson, en 2014, dans le Missouri, suite à des bavures policières qui ont enflammé la polémique et dicté des choix discutables. Laurent Sierro évoque à cet effet la décision de supprimer ou modifier les lignes de bus reliant cette ville meurtrie par les révoltes urbaines à St-Louis, où il est encore possible pour la population noire de Ferguson de trouver du travail. «Les Afro-Américains considèrent que cela a été fait sciemment pour les empêcher d’avoir un accès facile aux zones qui offrent le plus d’emplois

Tensions palpables. Parole décomplexée, xénophobie et racisme affichés. Pays divisé. Le cri identitaire de la classe moyenne blanche en faveur d’un personnage comme Donald Trump, et des millionnaires blancs de son gouvernement, a mis en lumière le rôle des Swing States, ces États frappés par la désindustrialisation, un processus qui a laissé bien des travailleurs sur le carreau. «S’ils ont basculé en faveur de Donald Trump, c’est aussi parce que leurs habitants ne demandent pas qu’on lutte contre les changements climatiques, ils ont eu plutôt tendance à blâmer la politique climatique menée par le président Obama, car ils pensent qu’elle a contribué à la perte de leurs emplois», observe Laurent Sierro.

Donald Trump, le milliardaire qui a séduit les laissés-pour-compte Blancs et les nostalgiques d’une Amérique forte, n’a qu’un slogan: America First, rappelle le politologue américano-suisse Daniel Warner. «Il résume parfaitement la vision de l’homme blanc dominant.» Le politologue tient à mettre en évidence ce trait marquant de la frange conservatrice à laquelle appartient le nouveau président, un trait persistant, presque immuable, dans un milieu qui voit par ailleurs muter certains de ses codes. «L’actuelle première dame Melania Trump est la deuxième femme dans l’histoire américaine née hors des États-Unis. Et Monsieur Trump est le premier président des Etats-Unis à avoir été marié trois fois. Si l’on ajoute que son épouse ne parle pas avec un accent américain, force est de constater qu’il y a une certaine évolution de la société américaine conservatrice. Mais la priorité pour cette société conservatrice est que Donald Trump est perçu avant tout comme un mâle alpha blanc dominant

Daniel Warner

Politologue
américano-suisse
établi à Genève

 
 

Vu sous cet angle, Donald Trump serait le représentant suprême d’une idéologie basée sur la force et le pouvoir du mâle alpha blanc dominant, dont le retour était attendu après les huit ans de règne d’Obama. Dans ce contexte, les peurs de l’homme blanc risquent de rencontrer les leurres de ce même homme blanc, confondant politique et spectacle, politique et sport, politique et réseaux sociaux. «Les Américains détestaient que Barack Obama utilise l’expression ’leading from behind’, diriger depuis les coulisses», rappelle Daniel Warner.

 

«Ce n’est pas seulement
de la peur»

 

«Les Américains clament aujourd’hui: nous sommes numéro un!, poursuit-il. Dans les trois sports américains: basket, baseball et football américain, il n’y a pas de match nul: il y a un gagnant et un perdant. Pour les Américains d’une certaine souche, Monsieur Trump est un vainqueur qui, lorsqu’il veut mépriser quelqu’un, lui jette à la figure: vous êtes viré! L’image qu’ils ont de Donald Trump est celle d’un winner, d’un gagnant. C’est lui qui commande. Pour ces Américains, la notion de force, de victoire, est extrêmement importante. Ce n’est pas seulement une question de peur, c’est une question de suprématie du pouvoir américain blanc. Obama n’était pas perçu comme un mâle à poigne, contrairement à Trump

Un constat qui rapproche l’image de Donald Trump de celle du président russe Vladimir Poutine. «Le même style de mâles dominants», note Daniel Warner. «Trump envoie des tweets et les gens doivent obéir. à ses yeux, il n’y a pas de contre poids, de check and balance entre le législatif, l’exécutif et le système judiciaire. Il s’en fiche. Il était le chef d’une entreprise immobilière où il n’y avait pas d’actionnaires et qui n’était pas cotée en bourse. C’est important pour comprendre ce qui se passe aux États-Unis. Trump est libre de faire ce qu’il veut. Mais c’est une chose que de gagner une campagne électorale, une autre de gouverner. Donald Trump n’est pas un démocrate. C’est le big boss blanc d’une entreprise et il décide seul.» L’avenir dira si cette arrogante typologie de gestion entrepreneuriale, qui rassure aujourd’hui l’homme blanc étasunien, sera porteuse d’un avenir radieux, ou catastrophique, pour le pays.

 

Paru dans l’édition de mars 2017

 

* I am not your Negro / Je ne suis pas votre nègre. Documentaire à découvrir le 17 mars à 20h30 au Festival du film et Forum international des droits humains (FIFDH), dans le cadre du débat «Afro-Descendance: un Black Power universel?» www.fifdh.org