Quentin de Briey ne broie pas du noir

 Damaris Goddrie dans les Caraïbes néerlandaises pour Vogue Netherlands. © Quentin de Briey

Damaris Goddrie dans les Caraïbes néerlandaises pour Vogue Netherlands. © Quentin de Briey

The other day, le nouvel album du photographe belge Quentin de Briey, paru aux éditions Yvon Lambert en juin 2016, rassemble quelque 800 photographies de l’artiste.

Publié le 14 septembre 2016


Par Ekatérina Soldatova

Pour fusionner une telle diversité d’images, Quentin de Briey s’est tourné vers Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone, chargé de la direction artistique et du design pour M Le magazine du Monde. Le projet d’un tel enchevêtrement de clichés a naturellement abouti à un journal de bord à l’image d’un scrapbook : le résultat concentre des photographies d’archives, professionnelles, de mode, de vacances, de skateboard, le toute accompagné des notes personnelles de l’auteur. Un album débordant de vie et virant presque à l’exubérance, et pourtant le regard ne s’en lasse pas.

De Briey s’est retrouvé avec un Nikon manuel entre les mains à l’âge de 16 ans. Depuis, il ne l’a plus quitté. La photographie est devenue sa vie, qu’il ne perçoit plus qu’à travers son appareil. Mais que dégagent-elles de si particulier, ses photographies argentiques, souvent en noir et blanc? Ce photographe a l’œil, mais pas seulement. Il détient notamment cette capacité à capter l’instantané, le spontané, le fugitif que les impressionnistes ont si longtemps cherché à saisir. Chez Briey, cela semble inné. Pour cette raison, il est prisé. Son talent éclate dans la pureté, dans le charme naturel qui surgit dans la plupart de ses photographies. Ainsi, l’amalgame d’un journal de bord chaotique, d’une spontanéité et d’une authenticité traduit tout simplement le déroulement d’une vie, plutôt bien réussie.

The other day forme ainsi une entrée dans une existence inconnue et à la fois connue de tous. Seulement, pour de Briey, le quotidien ne tourne pas en routine, mais constitue une source d’inspiration: un bar et une cigarette, une piscine et un corps, un regard, un endormissement dans un lit désordonné. Le photographe pioche l’intensité dans la simplicité: less is more.

Enlever la couleur à la vie en optant le plus souvent pour le noir et blanc paraît risqué, mais l’artiste force sur le contraste et la composition. Il oscille, consciemment ou non, entre fond noir et fond blanc, mettant ainsi le corps en valeur ou, à l’inverse, le monde extérieur. Souvent aussi, des vitres marquent l’ouverture vers le dehors, vers l’évasion. N’oublions pas que les photographes sont de grands voyageurs. Pour certains de ses déplacements, de Briey a sorti la couleur, à l’instar de son échappée dans les Alpes: un chalet, des montagnes, c’est tout, tout ce dont il a besoin. Le spectateur ne ressent ainsi qu’une envie: pénétrer dans ces images qui respirent la fraîcheur et l’abandon à la nature, au repos.

Dans ce monde si doux et si frais, il y a des femmes, surtout une, chère à de Briey, sa petite amie Steffy Argerlich. Elle nous transporte directement dans les années septante avec shorts embrassant la taille et jupes frôlant le sol. Son regard, qui affiche une nonchalance maîtrisée, marque aussi. Puis ses boucles, voilant parfois son iris, évoquent les airs mystérieux de la modèle argentine Mica Arganaraz, créature sublime au parfum sauvage. Quelquefois, la nudité fait surface, mais en toute sensualité, sans tomber dans le vulgaire. Un corps détendu, une poitrine, le corps tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. De cette manière, de Briey oppose le physique authentique aux tendances actuelles bien reflétées par les photographies du terrible Terry Richardson.

Beaucoup de clichés retracent alors les virées du photographe. À ces moments, la notion de l’éphémère prend tout son sens: les cheveux au vent de Steffy sur la route, une sieste, une attente, une arrivée, un départ. Riey parcourt le monde tel un vagabond profitant du moment qui s’offre à lui. Sur Terre, il erre dans l’air de notre ère. Comme l’a si justement formulé l’écrivaine Marguerite Duras au sujet des captures de Janine Niepce, nous serions tentés d’appliquer un extrait à Quentin de Riey: «Jamais le cadre ne barre la route à l’envol de la photographie. Le sujet n’est jamais enfermé dans un champ photographique, médité, calculé. Autrement dit, ici, rien n’est provoqué, arrangé» (Préface à Janine Niepce, France, Éditions Actes Sud, 1992).

www.quentindebriey.com/

 

Ekatérina Soldatova