Détours de peur

 Lucie Schaeren, Itinéraire, stylo sur papier, 2016.

Lucie Schaeren, Itinéraire, stylo sur papier, 2016.

La sociologue et artiste Lucie Schaeren s’est rendue au «Temps de Vivre», centre d’accueil pour requérants d’asile caché derrière une grande montagne, en Valais, aux Mayens-de-Chamoson. Impression. 

Publié le 15 juin 2016


C’est cette grande chaîne qui sépare; il y a des hommes des deux côtés, et les hommes par elle, sont séparés. C-F. Ramuz, La séparation des races, 1922.

Par Lucie Schaeren

On sent, on sait, tout au fond ce qui est bien, ce qui est vivant, ce qui rend plus joyeux, et on fait des détours. On se perd dans des zigzags plus ou moins courts, on enjambe, on lutte, on se fatigue, on se repose. Parfois c’est plus difficile que d’autres. On ose. Ces détours m’intéressent, ils m’interpellent.

Quelle est donc cette force en nous qui nous fait prendre la tangente alors que le corps, lui sait où il doit aller? Quelle constance et quelle persévérance est nécessaire pour ne pas se perdre dans le labyrinthe d’une peur qui laisse des fils derrière pour tisser sa toile autour de nous? Jusqu’à quand cette toile constitue-t-elle un cocon protecteur et à partir de quand devient-elle une prison?

Détour, caché, invisibilité, invincibilité, ou sentiment du dernier. Car la lutte est astreignante, difficile, épuisante. Et pourtant, probablement, incontournable. Détour incontournable ? Autour de quoi tourne-t-on donc aussi assidûment?

Je pense au Temps de Vivre. Centre d’accueil pour requérants d’asile, dont le nom a été hérité du passé, baraques ouvrières transformées en camp de vacances, réaffectées en centre d’accueil. Écho étrange. Écho cynique, enseignes historiques sombres qui reviennent. Au-delà de la question de savoir que représente pour ses résidents le temps de vivre, il y a autre chose. Le centre est caché. Derrière une grande montagne, en Valais, aux Mayens-de-Chamoson. Trois liaisons postales par jour; en été, sur demande depuis Chamoson.

Bien sûr, il y a un service pour les rendez-vous incontournables (tiens) des résidents: hôpital, contrôle des habitants, service de la migration, … Toujours est-il qu’il est paumé, ce centre. Périphérique. Qu’ils sont paumés ces gars, femmes, enfants, familles, perchés dans un environnement de carte postale, avec l’amertume derrière. Quelques traces jaunies sur les cartes postales d’aujourd’hui. Ils sont loin.

Loin de nous, loin de tout. Bien là-haut, bien sûr. On ne peut quand même pas se plaindre de se retrouver dans le cirque magnifique d’Ovronnaz. Je les entends ces voix, elles discordent en moi. Autre écho. Et puis me vient cette image. Cette montagne, effrayante, menaçante, surplombant un village endormi derrière ses maisons mitoyennes, voisinage polissé, façade, village de passage, sans centralité, au nom autrement étrange: Leytron. Et cette montagne m’a hantée, littéralement.

Je voulais y aller, au Temps de Vivre, y aller pour rencontrer ces migrants, catégorie abstraite et compacte. Réticences. Résistances. Pourquoi? Pourquoi je veux aller là-bas? Pourquoi je ne peux pas juste rester ici comme tout le monde. Ou presque. Pas comme tout le monde. J’y suis allée. Enjambant la montagne et ma peur (la montagne de ma peur?), la contournant, bus postal du matin, bus postal de midi. Mille enfants, il me semble, cris, école. Le sang qui se retracte de mes doigts. La peur, physiquement. La peur de rencontrer l’autre, un autre. La peur de me mettre en danger, avec des migrants ou n’importe qui. Territoire personnel. Comment elle fait la peur quand elle rétracte un pays?

Et puis j’y ai rencontré des personnes engagées, engageantes, bénévoles, salariées, qui décortiquent les dossiers et les parcours de vie de ces voyageurs d’un autre temps, en quête de moins de souffrance. Accueil, rires. Enfants qui jouent dehors, le ballon roule et la pente est rude. On croirait qu’il faudrait presque aller le rechercher tout en bas, là-bas, lorsque les épingles à cheveux de la route en sillons reprennent une allure moins conflictuelle. Et le gosse réapparaît, ballon universel.

On fume on parle tigrinia, arabe, kurde, français, farsi, dari, on se comprend, par gestes, par système de traduction improvisés, fonctionnels. On s’apprend un peu aussi. Pensée pour la traversée, pour une femme qui est venue avec ses cinq enfants, seule. Elle, c’est plutôt le mari qu’elle a fui, en plus de la guerre, elle est Kurde de Syrie. Le petit, regarde, il est tout maigre. Moi je n’aime pas que mes enfants soient gros, mais lui, il est trop petit. Comme s’il avait oublié de grandir. Pris si peu de place. Il a cinq ans, l’âge de la guerre. Pas facile de rivaliser en matière de territoire. On rigole, on se réjouit de remanger la cuisine de maman dans ce nouvel appartement, à Brig.

La mère, elle, n’est pas si enthousiaste. Brig semble représenter l’étape de trop, loin de sa sœur, encore une nouvelle langue, un chalet, si si un chalet entier on ne peut pas se plaindre, sur la route du Simplon, à vingt minutes de la gare, avec personne autour. Elle a peur. Elle a peur là-bas. Il ne peut rien m’arriver non? Tu sais même mes enfants n’osent pas aller tout seuls en bas, aux toilettes. Ils se retiennent et sont malades. Qui sait. Qui sait ce qu’il y a en bas, dans la tête, dans le cœur de ces enfants. Barzan, Soznar, Helen, Shirgo et Cimon. Yeux intenses, sourcils noirs, regarde on a même des poils dans le dos. Ça c’est Helen qui en rigole. J’espère que les canons esthétiques occidentaux ne la feront pas trop souffrir. En bas, là-bas, c’est la peur. On y revient. Et on essaie de la contourner.

Comme la montagne. Comme nous les Suisses, moi, mes concitoyens, qui semblons loger ces personnes venues d’ailleurs loin de nos yeux, pour qu’ils demeurent loin de nos cœurs. Et qu’il faille faire l’effort de le retrouver, le cœur. Dissimuler. Dis-simuler. Simuler la réalité, jouer, rejouer, avec des cartes que l’on connaît, sans laisser entrer les nouvelles donnes. Au risque que ce soit le chat noir, celui sur qui il ne faut pas tomber. Même si c’est une carte sur 51. Une probabilité mineure. Minable. Mais ne sait-on jamais. Ne sait-on jamais, on pourrait risquer de tomber sur un As.

 Lucie Schaeren, La grande peur, photo numérique, 2016.

Lucie Schaeren, La grande peur, photo numérique, 2016.

On pourrait risquer de tomber sur la vie. Si on reconnaît la peur. Ce serait trop bête, ça, que la vie nous ouvre les bras et qu’on se rende compte que la confiance prend bien plus de place que son contraire. Que le Ne parle pas aux étrangers s’est immiscé trop profondément dans nos cellules, au risque de contaminer celles qui sont vivantes. Ce serait trop bête d’inverser le rapport, et de faire confiance justement. À l’humain, à la rencontre, à la vie, au fond.

Évidemment, dissimuler la peur, la négliger, la ranger au placard ne semble pas une solution idéale non plus, parce qu’elle sert à quelque chose, la peur. Si on ne l’avait pas, on resterait pétrifié et on se ferait bouffer, instinct de survie. Nécessaire protection, cocon de réparation, quand justement la vie a heurté, fait trembler le territoire, redéfini les frontières de notre identité, avec ou sans notre accord.

Alors elle est une alliée la peur, elle est une amie. Elle offre ce temps de repos. Sauf qu’il est vachement dur à accepter juste comme ça, en tant que tel, ce temps-là, et que parfois on lutte, on essaie de reprendre le contrôle des lignes de notre territoire, on le contourne justement, on essaie de le redéfinir en mettant des mots sur nos maux. On se bat contre cette force qui nous dit Repose-toi, tu as eu peur, c’est normal, c’est l’inconnu, mais quand tu en ressortiras tu verras, cet inconnu, il apparaîtra sous un autre jour.

Ces inconnus. Ces inconnus injustement regroupés sous l’étiquette de migrants quasi instantanément associés dans nos esprits à des gens en haillons, débarquant dépenaillés, sales, misérables. Mais des migrants il y en a eu chez Philipp Morris, chez Nestlé, à l’UBS. Et quand ils sont là, les migrants, ils deviennent des immigrés, tout au moins. Ou des immigrants, en effet, terme témoin de leur interminable suspension, de leur si longue attente d’être enfin protégés par un permis qui leur autorise le suffixe gré. Gré.

Ces immigrés, qui sont ici, derrières nos montagnes, dans les bunkers de nos sous-sols, dans les jardins des structures d’accueil, ces personnes-là s’appellent Genar, Mesel, Meron, Mounira, Tarek, Salar, Soznar, Cabdelrahman, Helen, Mohammed, Sarah, Djan. Et la peur, celle qui fait que la tête est séparée du corps, ils l’ont connue, à plusieurs étapes, au point qu’ils ne se souviennent parfois même pas où elle les a menés.

La Suisse? Je ne connais pas. C’est quoi? Route vers le Nord, n’importe où, pourvu que ce soit ailleurs. Se doutent-ils qu’il se heurtent à l’arrivée à la peur encore ? Se doutent-ils qu’ici aussi la peur sépare les gens de leur corps? Peut-être que la lutte serait moins éreintante pour tout le monde, si le corps et la tête, ensemble, pouvaient suivre le courant. Au lieu de le remonter, même si, par moment, le sens inverse protège des tourbillons.

Mais seulement pour un temps. Celui qui précède celui de vivre.

Temps de vivre.


* Artiste et sociologue

Lucie Schaeren