«We Are Europe», l’union européenne de la culture

© Festival Insomnia / Norvège / DR

© Festival Insomnia / Norvège / DR

 

Dans une Europe secouée par la crise économique et la montée des populismes, de nouveaux mouvements citoyens émergent. Initié par l’association française Arty Farty, un vaste projet de coopération culturelle vient d’être lancé dans huit pays: We Are Europe. Un laboratoire d’idées qui propulse la culture electro, numérique et indépendante sur le devant de la scène.

 

Maïté Darnault et Daphné Gastaldi / WeReport
9 juin 2016

«Une culture debout, c’est une culture qui reprend sa liberté.» La phrase est brute, le ton animé. Norbert Merjagnan est écrivain de science-fiction. Entre Nuit debout* qu’il a suivi à Paris et sa table de travail, l’auteur des Tours de Saramante planche sur les mutations du secteur culturel dans nos sociétés européennes. Un futur proche. Aux côtés des maîtres français de science-fiction, Alain Damasio, David Calvo ou Catherine Dufour, Norbert Merjagnan fait partie du collectif Zanzibar qui prétend «désincarcérer le futur». Début mai, ils étaient les invités de l’European Lab, le forum dédié aux acteurs de l'innovation culturelle qui s'est déroulé pendant le festival electro Nuits Sonores, à Lyon, piloté par l’association Arty Farty. Cette dernière est également à l'initiative du projet We Are Europe.

France donc, mais aussi Espagne, Allemagne, Pays-Bas, Serbie, Grèce, Norvège et Autriche: durant trois ans, huit festivals s'unissent pour mener, en parallèle de leur programmation artistique, une réflexion commune sur les lendemains d'une culture métamorphe. Afin d'établir un état des lieux des tendances émergentes et de mettre en avant les innovations. Troisième étape des huit rendez-vous prévus chaque année, le festival espagnol Sónar, du 16 au 18 juin. En 2016, les échanges se focaliseront sur une révolution de l’entrepreunariat culturel. «Je suis pour une forme d’autonomie culturelle. Le pop art a par exemple été totalement récupéré par le monde industriel. Il faut trouver des espaces, des temporalités plus libres», argue Norbert Merjagnan. Avant d’être plus radical, prônant un «No culture» dans une lignée punk.

Chaque festival et son forum citoyen accueille ainsi deux autres partenaires européens, en leur offrant une carte blanche, animée par des artistes et des acteurs du secteur. Sónar+D s'apprête ainsi à partager sa tribune avec les festivals Reworks (Grèce) et Elevate (Autriche). Les universités, telles celles de Barcelone, de Belgrade ou l'Académie des arts de La Haye sont également associées «avec des dispositifs de mobilité des publics Erasmus», détaille Meryl Laurent, chargée de mission pour Arty Farty: «Par exemple, un étudiant de Cologne en échange à Lyon pourrait devenir l'un des ambassadeurs de We Are Europe. Nous appartenons à la génération Schengen, Airbnb ou Easyjet. Il y a un véritable travail à mener sur l'idée de frontières.»

Rien d'étonnant à ce que Sónar, né à Barcelone en 1994, fort de 120 000 festivaliers et d'un budget de 7,5 millions d'euros, soit le «père spirituel» des autres événements, selon le terme de Meryl Laurent: l'Espagne est tout à la fois pionnière de la popularisation de la musique electro et des mouvements «indignés» d'Europe. Pourtant, ce n'est qu'en 2013 que son avatar Sónar+D, a été lancé en parallèle des nuits enfiévrées de concerts, avec un programme « de jour », mêlant rencontres, conférences et workshops.

Hormis le vétéran espagnol, tous ces festivals fédérés par We Are Europe, electro pour la plupart, ont vu le jour passé le cap du nouveau millénaire, à la faveur de l'institutionnalisation croissante de ce genre musical. Pour certains tels Insomnia, c/o Pop, Resonate ou Elevate, l'alliance entre performances artistiques et espace d'échanges a coulé de source dès leur création. « Notre public est composé d'un grand nombre de «faiseurs», de gens très actifs dans les champs concernés, pas seulement de consommateurs. Lors des conférences, la frontière entre intervenants et public est vraiment mince. Quand elles sont finies, il arrive souvent qu'elles se poursuivent autour d'un dîner ou donnent lieu à des workshops sauvages. Cela a permis de créer un sentiment d'appartenance à une communauté: c'est l'une de nos plus grandes réussites», estime Eduard Prats Molner, co-fondateur et programmateur de Resonate.

Un sentiment renforcé par le durcissement de la crise économique, et son corollaire, la baisse des subventions publiques dont le secteur culturel reste tributaire. Les forums axés sur les innovations et le numérique sont ainsi devenus une indispensable bouffée d'oxygène. En Grèce, Reworks est le seul festival electro à avoir survécu au plongeon financier du pays. Après onze ans d’existence, il inaugurera en 2016 son pendant cérébral, «Reworks Agora». «Les gens n'attendent plus rien des politiques et la radicalité grandit. Le niveau de vie a baissé, le chômage atteint des sommets, en particulier chez les jeunes. Beaucoup vivent la crise depuis leur canapé, hypnotisés par la télé. Mais d'autres réagissent à travers l'art», se félicite Anastasios Diolatzis, co-fondateur et programmateur de Reworks. L'événement a attiré plus de 13 000 festivaliers à Thessalonique l'année dernière et le projet We Are Europe va donner «une motivation supplémentaire aux artistes locaux: pouvoir voyager à travers toute l'Europe, s'exporter», note Anastasios Diolatzis.

À l'autre extrémité de la carte dessinée par We Are Europe, en Norvège, la question de l'intégration européenne et ses éventuels débouchés est vécue d'une toute autre manière. Située à 1200 km d'Oslo, la petite ville de Tromso est une référence en matière d'electro depuis la fin des années 1980. C'est cette tradition qu'entend nourrir le festival Insomnia, réunissant chaque année près de 1500 participants. «Nous sommes le seul événement de We Are Europe qui se déroule en-dehors d'un grand centre urbain et nous restons à la marge: la Norvège n'est même pas membre de l'Union européenne, notre population a voté contre son entrée, rappelle Gaute Barlindhaug, co-fondateur d'Insomnia. Cela nous place dans une réalité économique et sociale complètement différente

Ce décalage est l'un des «carburants» du projet We Are Europe: «Alors qu'il existe des différences de taille, de budget et d'enjeux considérables, c'est très rafraîchissant pour tous les partenaires de travailler sur un même niveau. C'est une plate-forme égalitaire: aucune importance que vous soyez un gros ou un petit festival, quand on se rencontre, chacun a voix au chapitre », souligne Daniel Erlacher, co-fondateur d'Elevate. L'événement autrichien, qui réunit 7000 personnes, cultive lui sa dimension activiste, avec des questionnements politiques touchant au changement climatique ou au revenu universel, « comme un contre-point aux frontières, au nationalisme, à cette Europe-là qui est aussi en train de se développer en ce moment», estime Bernhard Steirer, co-fondateur d'Elevate.

Malgré une aspiration à l'indépendance financière, We are Europe doit son existence à l’implication de la commission européenne, via le programme Creative Europe. Barbara Gessler, qui le pilote à Bruxelles, explique: «Après une évaluation d’experts, l’ambition de la structure et la qualité du projet nous ont convaincus d’accorder une subvention d’un peu moins de 2 millions d’euros, soit environ 50% de leur budget total. Cette dotation se répartit entre la mise en œuvre, la communication, la production et les déplacements.» La manne des collectivités publiques reste ainsi déterminante. Mais pas question de s'en contenter: «Dans le contexte actuel, les ressources privées et la recherche de nouveaux modèles économiques constituent des options indispensables pour les projets artistiques», reconnaît Barbara Gessler.

Que leur parti-pris soit davantage esthétique, technologique, académique ou politique, chacun des huit membres de We Are Europe participera de fait, durant ces trois années, à l'esquisse d'une nouvelle donne économique. «Avant, l'industrie musicale se résumait surtout à de grandes majors. Elles ont perdu de leur pouvoir, mais elles sont encore là et représentent toujours une force», pointe Gaute Barlindhaug, co-fondateur d'Insomnia: «Il y a bien sûr des initiatives pour se fédérer, comme We Are Europe, mais il y a aussi des gens qui travaillent de manière beaucoup plus indépendante qu'avant. Chaque artiste peut désormais créer son propre label grâce aux avancées technologiques. Et il faut aussi prendre en compte cette myriade d'acteurs, qui font leur truc dans leur coin, sans aucune dimension collective.»

De Barcelone à La Haye, un mot se retrouve sur toutes les lèvres de ces acteurs de la néo-culture: les «blockchains» (littéralement «chaînes de bloc»). Considéré comme «une technologie de rupture», ce processus informatique infalsifiable et chiffré, permettant d’authentifier à 100% n’importe quelle transaction, pourrait remplacer à terme les banques, les notaires ou tout ce qui nécessite une authentification lors d’échanges confidentiels.

Et les influences punk de Norbert Merjagnan de reprendre le dessus. L’écrivain, passé par le département marketing et e-business d'une grande banque française, rêve d’un futur financier alternatif pour l’Europe. «Les blockchains permettent de sécuriser les échanges. L’intermédiaire de confiance disparaît. Dans le milieu culturel, ça peut être une galerie pour un peintre, un éditeur ou un libraire pour un écrivain. Les blockchains, c’est une façon de dire: si vous ne repensez pas votre métier d’intermédiaire pour apporter une valeur ajoutée, les blockchains vont vous balayer

 

*Nuit debout est un mouvement citoyen informel qui se réunit sur les places des grandes villes françaises, initié le 31 mars 2016 suite aux manifestations contre la loi Travail du gouvernement Valls.