«Le Temps», grand journal malade?

© Charlotte Julie / Amsterdam, novembre 2015

© Charlotte Julie / Amsterdam, novembre 2015

 

 

Fabio Lo Verso
23 novembre 2012

Le quotidien Le Temps procède à un licenciement collectif, pour rester rentable. L’annonce, tombée le 13 novembre dernier, a fait l’effet d’une bombe. Les estimations font état de 12% à 18% des employés, probablement dix-huit personnes. Une période de consultation courait jusqu’au 23 novembre 2012 et elle pourrait déboucher sur différents scénarios.

En à peine quatorze ans d’existence, c’est la troisième mesure adoptée, après celles de 2006 et 2009 suivies en 2010 par une légère réduction du nombre de pages ainsi que le passage du supplément hebdomadaire Sortir à une fréquence bimensuelle. La nouvelle des licenciements était dans l’air ¹. En proie à une baisse constante de ses recettes, le quotidien basé à Genève «se doit» de comprimer ses dépenses, afin de dégager de confortables marges bénéficiaires pour ses investisseurs. C’est une obligation découlant de son modèle financier.

Le taux de rentabilité du Temps se situe à 15%, un pourcentage que l’arrivée de Tamedia dans le capital du quotidien (l’éditeur zurichois détient près de la moitié des parts, l’autre moitié étant contrôlée par Ringier) a érigé en dogme. Le groupe qui édite le quotidien Tages Anzeiger veut avoir un retour le plus rapide possible sur son investissement (après avoir repris les parts d’Edipresse dans Le Temps). Impossible, dès lors, de toucher à ce taux, du moins jusqu’à ce que Tamedia n’aura dégagé suffisamment d’argent. D’ici là, les dépenses du Temps seront constamment revues à la baisse.

 

«BÉNÉFICIAIRE EN 2012»

Cela vaut également pour les titres alémaniques. Pietro Supino, président du conseil d’administration de Tamedia, a déclaré dans un article du Handelszeitung ², que «les coûts du Tages Anzeiger seront réduits de 15% les trois prochaines années». C’est que, du point de vue des éditeurs-investisseurs, les quotidiens dépensent beaucoup. Beaucoup trop. Et ils sont parallèlement obligés de faire des bénéfices. D’ailleurs, le quotidien romand, aujourd’hui frappé par une vague de suppression d’emplois, est un très bon élève en matière de rentabilité.

Ce que Daniel Pillard, directeur de Ringier Romandie, rappelle dans l’émission Forum de la RTS ³: «Le Temps est encore bénéficiaire, est un journal solide, il a un très grand avenir, seulement il coûte un tout petit peu cher. Lorsque les recettes diminuent, il faut ajuster la voilure. Le quotidien a largement été bénéficiaire les deux ou trois dernières années et il le sera en 2012. Il est en santé, mais, si on ne réduit pas la voilure, il risque de ne plus l’être dans deux ou trois ans. Les opérations qui ont été menées ces dernières années, c’était pour lui permettre de rapporter de l’argent. Car une presse qui ne rapporte pas de l’argent est vulnérable. C’est ce qu’on ne voulait pas pour Le Temps, un journal qui va très bien, et rapporte encore de l’argent.»

Comment continuer à conjuguer la mission d’informer et de rémunérer les actionnaires à hauteur de 15%, alors que les recettes sont en baisse? Le passage à une offre numérique partielle est ainsi évoqué. Selon les rumeurs, Le Temps pourrait devenir un quotidien uniquement online la semaine et un hebdomadaire papier le weekend. Un scénario que, pour sa part, Daniel Pillard écarte d’un revers de la main, mais qui semble plausible à la directrice générale du quotidien, Valérie Boagno. Pour elle, c’est la marché qui décide, notamment la demande des consommateurs du journal. «Si ceux-ci sont suffisamment nombreux à réclamer la lecture du titre sur les tablettes, alors le passage au numérique sera envisageable», déclare-t-elle à la RTS.

L’essentiel est que la solution soit rentable. Mais actuellement, la réalité n’est pas vraiment brillante: «Passer aux formules payantes ne suffit pas à combler la baisse de la publicité», assène Daniel Pillard. Eric Hoesli, ancien rédacteur en chef du Temps, aujourd’hui directeur éditorial chez Tamedia, constate de son côté une «évolution réjouissante» dans le marché du numérique. Le modèle payant, déjà appliqué par Le Temps «est rentable», affirme Valérie Boagno. Mais la presse est encore dépendante à 70% de la publicité, rappelle Eric Hoesli, et celle-ci ne rapporte pas autant sur le numérique que sur le papier.

En termes de «valeur», aux yeux des annonceurs, «il faut cent lecteurs de mobile ou tablette pour avoir un lecteur de journal», analyse-t-il. Un modèle payant ou partiellement payant sur le web est offert par Le Matin dimanche depuis le 19 novembre. L’Hebdo lancera son offre payante le 1er janvier 2013. Une phase d’incertitude s’ouvre pour ces journaux à la recherche d’un nouveau modèle économique.


1. «Quel avenir pour la presse aujourd’hui? État des lieux d’un secteur sous tension», La Cité n° 24 / An II, pages 4 à 6.

2. Handelszeitung, 15 novembre 2012.

3. Forum, RTS, 16 novembre 2012.

 
ÉconomieFabio Lo Verso