Délocalisations, la vague helvétique

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Gaba, fabricant du dentifrice Elmex, va délocaliser sa production en Pologne. Un cas parmi tant d’autres: une entreprise sur six envisage de partir sous d’autres cieux.

 

Matieu Klee / Tageswoche
7 décembre 2012

Parfois, le silence est plus parlant. Tel celui de Moritz Borer après son aveu: «Ça fait mal, même si je ne suis plus concerné...» Il n’est pas directement touché par la fermeture des chaînes de production d’Elmex chez Gaba, fabricant de dentifrice. Mais son cœur saigne tout de même, car il a passé la moitié de sa vie dans cette entreprise: 32 ans en tout.

Lorsque, dans les années 1960, ce jeune homme de 26 ans entre au service de cette entreprise familiale suisse, la pâte dentifrice Elmex faisait ses premiers pas dans les rayons des magasins. Il se souvient de sa première commande: un lot de 50 000 tubes. Lors de son départ en retraite anticipée à l’âge de 58 ans, il y a belle lurette que, devenu vice-directeur, il comptait les tubes par millions.

Plus de dix ans après, il est toujours intéressé par le devenir de la maison. Gaba est une entreprise ayant une longue tradition qui avait réussi à s’imposer sur le marché très concurrentiel de la pâte dentifrice. Et la marque réussissait à maintenir son rang. L’employé n’y était pas considéré comme un anonyme «personnel», on était collaboratrice ou collaborateur.

C’était devenu une tradition ou presque: le conseil d’administration conviait tout l’effectif à une excursion à ses côtés. Histoire de remercier les employés pour leur prestation. Et le soir venu, les enfants d’un des actionnaires de la famille jouaient parfois des airs populaires appenzellois au hackbrett.

L’ancien vice-directeur se remémore ces moments: «Une chaleur humaine certaine se dégageait toujours.» Et lorsqu’un soir, il a fallu tenir un délai de livraison serré, les employés administratifs ont renvoyé l’ascenseur: après la fermeture des bureaux, ils ont donné un coup de main bénévole pendant quelques heures à la production.

 

«STRATÉGIE DE L’EFFICACITÉ»

Cette période est révolue depuis fort longtemps. En 2004, les actionnaires ont vendu Gaba pour plus d’un milliard de francs suisses à la transnationale étasunienne Colgate-Palmolive. Début novembre dernier, celle-ci a annoncé qu’elle cessait la production d’Elmex et du bain de bouche Meridol tant à Therwil, bourgade de 10 000 habitants en banlieue bâloise, qu’à Lörrach (50 000 habitants) juste au-delà de la frontière. Toute la production va être transférée en Pologne. Rien qu’à Therwil, près de cent emplois passent à l’as.

Ces licenciements massifs font partie de la «stratégie de l’efficacité» mise en place par la maison-mère étasunienne. Rien à voir avec les performances des ouvriers de Therwil, explique la porte-parole de Gaba à 20 Minuten en ligne. Elmex et Meridol continueront d’exister dans les rayons, pas de pénurie en vue. Peter Zwick, conseiller d’état de Bâle-Campagne «prend acte avec de grands regrets» de la fermeture de la production.

Le syndicat Unia déplore pour sa part «une suppression d’emplois dégoutante» et condamne vertement cette «démarche irresponsable». En effet, le trust Colgate-Palmolive se porte comme un charme. La fermeture du site de production n’est ainsi pas dictée par des considérations économiques, c’est la conséquence d’une «stratégie exacerbée d’optimisation des bénéfices».

Pendant dix ans, Bruno Baumann a été secrétaire syndical d’Unia Nordwestschweiz. Il a quitté cette fonction cet automne. Souvent confronté à ce type de situation, il sait ce que le chômage signifie pour les employés concernés: la perte de leur emploi marque souvent le début d’une dégringolade sociale. L’argent vient à manquer, la pression psychique pèse sur toute la famille qui finit parfois par éclater. Et ceux qui échappent au renvoi sont aisément rongés par la mauvaise conscience.

«Je me fais beaucoup de soucis pour la paix sociale», indique-t-il. Il a senti de façon palpable à quel point celle-ci est fragile le jour où il a été appelé au secours par les ouvriers de Swissmetal à Dornach. Après l’annonce d’une nouveau dégraissage, les ouvriers d’un département menaçaient de faire grève.

Fort de cette menace, le syndicaliste Baumann va voir le responsable de l’usine. Ce dernier refuse de discuter. Cela a énervé les grévistes potentiels tant et si bien qu’ils ont foncé vers le bureau du chef en vue de le mettre à sac. La situation allait devenir incontrôlable. Finalement, la foule en colère a fini par se calmer. «Je souhaite que les ouvriers se défendent, mais sans violence», explique Baumann. Car il craint que d’autres postes de travail ne soient supprimés dans la région bâloise.

De fait, des milliers d’emplois industriels ont déjà disparu en Suisse. Certes, de nouvelles places sont aussi créées dans la région Nord-Ouest, notamment dans le domaine des sciences de la vie. Mais là, on ne cherche pas des petites mains habiles, mais des universitaires bardés de diplômes. Cette évolution inquiète Hansjörg Dolder, responsable du service de l’économie et de l’emploi à Bâle-Ville: «Dans l’industrie, les places de travail disparaissent. Rien que dans la chimie, le nombre de postes de travail a été divisé par deux en dix ans.»

 

DÉSAMOUR PROGRESSIF

Cette tendance est encore renforcée par le phénomène du franc fort, comme l’a montré une enquête de Promarca, l’association de l’article de marque. Une entreprise sur six envisage de délocaliser sa production à l’étranger ces douze prochains mois (baromètre Promarca 2012). Il y a trois ans, elles n’étaient qu’une sur cinquante. Selon la devise: mieux vaut baisser les coûts que «Made in Switzerland».

Un sondage du cabinet d’audit KPMG confirme ce désamour progressif. Seuls 57% des entreprises interrogées entendent demeurer fidèles à leur ancrage helvétique. Raison principale évoquée pour maintenir un appareil productif en place ici: il est très coûteux de monter un nouveau site de production ailleurs — la stabilité suisse tant vantée ne pointe qu’au second rang.

Le spécialiste des questions industrielles chez KPMG Bryan DeBlanc estime ainsi que d’autres entreprises industrielles suisses vont transférer leur production à l’étranger. Et si le franc fort accélère le processus, ce sont en priorité les coûts qui font la différence: «Beaucoup de patrons suisses veulent continuer à produire ici. Mais dès que l’entreprise est rachetée par des groupes étrangers, seule la rentabilité compte finalement et on va souvent là où les conditions de production sont les plus favorables.»

 

«IL NE RESTERA PLUS QUE LES ADMINISTRATIONS»

Cependant, certains, comme le fabricant emmentalois de biscuits Kambly, ne songent absolument pas à déménager. «Il n’est pas question pour nous de transférer la production à l’étranger. Nous sommes solidement ancrés en Suisse, et accordons, en tant qu’entreprise familiale, une importance totalement différente au site de production que celle que peut lui donner un groupe international», analyse Rudolf Winzenried, membre de la direction de Kambly.

Reste que le fabricant de douceurs doit aussi raboter ses coûts. Afin de rester compétitif malgré le franc fort. En effet, le biscuitier fait la moitié de son chiffre d’affaires à l’export. Mais la stratégie ne sera pas concrétisée sur le dos des ouvriers: il n’est pas envisagé de baisser les salaires, indique Kambly. Il préfère investir dans un nouvel outil de production en vue de diminuer le prix de revient à la pièce.

Baisser le prix de revient: c’est aussi ce qu’entend faire la société Colgate-Palmolive en délocalisant Gaba en Pologne. L’ancien vice-directeur Moritz Borer ne comprend pas cette logique: «à la fin, on ne produira plus rien et il ne restera en Suisse que des assurances et des administrations.»

 

Paru dans l’édition de la TagesWoche n° 46, datée du 16 novembre 2012. Consultable en allemand sur le site web du journal: cliquer ici. Traduction et adaptation: Fabio Lo Verso