Alpiq, la chute d’un géant

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Le leader suisse de l’énergie traverse une crise financière aiguë. Ses déboires pourraient pénaliser les cantons et les villes romandes qui détiennent des parts dans son capital. Une crise qui reflète celle de l’ensemble du secteur.

 

Federico Franchini
8 février 2013

La nouvelle a surpris tout le monde. Le 3 décembre dernier, Alpiq annonçait la vente de sa participation dans Repower, la société électrique grisonne. Depuis un an, les difficultés du numéro un de l’énergie suisse émergeaient lentement à la surface. À la fin de l’an dernier, l’ampleur de la débâcle a soudainement éclaté au grand jour. Dans son communiqué aux médias, Alpiq terminait sur une phrase éloquente: «D’autres désinvestissements sont en préparation.»

Onze jours plus tard, le 14 décembre 2012, la société communiquait la vente de ses actions dans Romande Energie. Une opération qui devrait rapporter environ 78 millions de francs. Le 20 décembre, Alpiq se sépare de 15% de sa participation à la centrale de pompage-turbinage valaisanne de Nant de Drance au profit de la société Industrielle Werke Basel (IWB). Le géant suisse conserve le 39% de la société chargée du pompage-turbinage coûtant 1,8 milliard de francs mais, selon les mots utilisés dans le communiqué de presse, l’entrée d’IWB, en qualité de quatrième actionnaire, est source de «soulagement» financier.

Soulagement. Le mot, qui signifie la diminution d’une douleur ou d’une angoisse, est approprié. Car la situation d’Alpiq est autant angoissante que douloureuse. En 2011, l’entreprise a bouclé son exercice annuel avec une perte nette de 1,3 milliard de francs. Et, pour l’année 2012, la société s’attend à un résultat en nette baisse par rapport à une cuvée 2011 déjà catastrophique. L’endettement net se situe entre 1,5 et 2 milliards de francs. La société a un besoin urgent de liquidités, d’où la multiplication précipitée de ses désinvestissements.

Avant les annonces «choc» de décembre, Alpiq avait engrangé 220 millions d’euros par la vente de sa participation dans la société italienne Edipower ainsi que 366 millions de francs grâce à la cession d’EVT à Vinci Energies. A cela s’ajoute un dédommagement de plus de 400 millions de francs dans le cadre du transfert du réseau d’acheminement d’Alpiq dans Swissgrid, la société nationale d’exploitation du réseau électrique.

Et ce n’est pas tout, car l’entreprise se sépare également de sa participation dans la Società elettrica sopracenerina (SES) sans exiger de contrepartie dans le dossier du renouvellement des concessions pour l’exploitation des barrages tessinois. Sans oublier la cession des deux centrales à charbon acquises par son prédécesseur Atel en République tchèque (La Cité du 9 novembre 2012).

 

CHERCHE UN MILLIARD DÉSESPÉRÉMENT

Mais la politique de désinvestissement ne suffit pas à sortir Alpiq du marasme. En décembre, la société a confirmé les indiscrétions publiées par le Tages Anzeiger, selon lesquelles la direction du groupe aurait demandé au conseil d’administration d’augmenter son capital-actions. Pour assurer sa survie, Alpiq devra réussir à lever au moins un milliard de francs. En Suisse romande, la nouvelle a eu l’effet d’une bombe car de nombreuses collectivités publiques sont concernées à travers leurs participations dans Alpiq.

Par l’intermédiaire du holding Energie Ouest Suisse (EOS), les Cantons de Vaud, de Neuchâtel, de Fribourg, du Valais, ainsi que les villes de Lausanne et de Genève et d’autres communes détiennent, au total, 31% du capital d’Alpiq  (1). Vont-ils passer à la caisse pour sauver la société? La pression monte sur ces entités publiques engagées dans Alpiq.

Klaus Kirchmayr, député vert de Bâle-Campagne, a été le premier à réagir. Le 12 décembre dernier, il déposait un postulat au Grand Conseil au sujet de la participation des sociétés publiques bâloises EBM et EBL dans Alpiq. En cas de faillite d’Alpiq, l’approvisionnement électrique serait-il garanti dans le canton, demandait l’élu écologiste?

L’inquiétude gagne tous les cantons et les villes concernées. Au cas où l’augmentation du capital-actions serait approuvée (mais à l’heure actuelle, cette option ne fait pas l’unanimité au sein du conseil d’administration d’Alpiq), cela coûterait par exemple plus de 62 millions de francs à la Ville de Lausanne (qui détient 20,08% d’EOS) et 71 millions de francs aux Services industriels de Genève (23,02% d’EOS). Si EOS Holding n’a pas donné suite à nos demandes d’informations, le conseiller d’État libéral-radical Pierre Maudet, représentant du Canton de Genève dans le Conseil des droits publics d’EOS, déclare pour sa part que, en l’état, Genève n’est pas prêt à contribuer financièrement à l’augmentation du capital d’Alpiq.

 

LE MUR DES ÉNERGIES RENOUVELABLES

La crise d’Alpiq reflète celle de l’ensemble du secteur énergétique helvétique, notamment des entreprises suprarégionales dont le core business est l’exploitation des grandes centrales hydroélectriques, nucléaires ou thermiques (à charbon ou à gaz). Kurt Rohrbach, directeur général des Forces motrices bernoises et président de l’Association des entreprises électriques suisses (AES), le lobby des fournisseurs d’électricité, confirmait, en septembre dernier, que les revenus du secteur se sont «dramatiquement détériorés ces dernières années». En cause, la mauvaise conjoncture économique qui a d’abord provoqué une stagnation puis une diminution générale de la demande d’électricité. Mais les producteurs suisses sont aussi pénalisés par le développement des énergies renouvelables dans les pays européens.

Traditionnellement, la force du secteur électrique suisse résidait dans l’industrie hydroélectrique de pointe: dans les années 2000, les producteurs helvétiques ont gagné des milliards grâce à l’énergie fournie par les barrages et vendue à des prix élevés à nos voisins européens. Or, le développement des énergies solaire et éolienne en Allemagne a entrainé une forte baisse de la demande d’énergie de pointe fournie par les électriciens suisses. «Les entreprises électriques helvétiques ont relativement peu investi dans les énergies renouvelables, en raison des subventions moins généreuses accordées par notre pays en comparaison avec l’Allemagne par exemple», explique Franco Romerio, professeur d’économie et politique de l’énergie auprès de l’Institut de sciences de l’environnement de l’Université de Genève.

«En Allemagne les énergies renouvelables ont eu la priorité dans le dispatching des moyens de production. Cela signifie que, lorsqu’elles sont disponibles, elles provoquent un déplacement de la courbe d’offre, qui à son tour induit la diminution des prix de gros de l’électricité. (2)» Au lieu de favoriser les énergies renouvelables, les grands groupes suisses ont investi des milliards dans des installations de production fossile à l’étranger (La Cité n° 4 et 9) et dans des projets pharaoniques de pompage-turbinage en Suisse. Les investissements dans les centrales thermiques, notamment celles fonctionnant au charbon, se sont soldés par des pertes, entraînant des problèmes de liquidité, tandis que les centrales de pompage-turbinage sont désormais considérées comme des investissements à risque, selon le quotidien zurichois Tages Anzeiger.

Les analystes financiers sont pessimistes. Une étude récente du Credit Suisse (Swiss Credit Handbook 2012) souligne à quel point ce secteur est actuellement dans une phase difficile. Les notations des sociétés électriques ont été rétrogradées. Si le programme de désinvestissements ne porte pas ses fruits, Alpiq risque de voir baisser encore plus sa notation, lui empêchant de se financer sur le marché des capitaux. Le géant se couperait ainsi d’une nouvelle source de financement: l’entrée d’investisseurs privés dans le capital. Sven Bucher, analyste auprès de la Banque cantonale de Zurich, rappelle que «10% des actions sont actuellement négociées en bourse». Mais au vu de l’effondrement du cours, passant de 600 francs en 2009 à environ 115 francs début 2013, investir dans le géant helvétique ne semble plus être une option suffisamment attractive.

 

PÉCHÉ ORIGINEL

Comment cela se fait-il que la plus grande société électrique en Suisse, fondée il y a à peine cinq ans, se retrouve au bord du gouffre? Alpiq commence ses activités en janvier 2009, après la fusion entre Atel, l’un de grands pionniers de l’électricité suisse — issu lui-même de la fusion de Olten-Aarburg et des Officine elettriche ticinesi SA en 1936 — et EOS, première société du marché romand. Deux ans plus tôt, le 23 mars 2007, le Parlement fédéral approuve la loi sur l’approvisionnement en électricité (LApEl) qui prévoit une ouverture du marché par étapes et règlemente le marché électrique. Plaque tournante de l’électricité européenne, parce qu’elle se situe au cœur de son réseau électrique, mais aussi grâce à ses réservoirs hydroélectriques, le marché helvétique semblait dans une position prometteuse.

Les grands électriciens suisses qui, en raison de l’augmentation des prix de gros entre 2001 et 2004, avaient déjà atteint de très bons profits dans le commerce extérieur, misaient sur des perspectives très lucratives, qui ne seront jamais véritablement au rendez-vous. Le secteur suisse de l’électricité comptait alors environ 900 entreprises, parmi lesquelles sept sociétés suprarégionales, actives dans l’ensemble de la chaîne industrielle: production, transport, distribution et commerce. On s’attendait à un processus de restructuration, caractérisé par des fusions et acquisitions. Mais pour l’instant, parmi les grandes sociétés, seules ATEL et EOS ont uni leurs forces  (3). De ce mariage naitront deux nouvelles sociétés: Alpiq Holding SA, avec son siège à Neuchâtel, chargé des transactions avec le marché international, et Alpiq Suisse SA, avec son siège à Lausanne, focalisée sur le marché suisse  (4).

«Avec le rapprochement d’Atel et d’EOS, les actionnaires signataires et les deux entreprises ont posé les bases pour la constitution d’un nouveau leader énergétique suisse», soulignait l’un des premiers communiqués de presse diffusés par le groupe Alpiq. Pour plusieurs analystes, l’origine des problèmes est là, dans ces bases qui n’ont pas été très bien posées. Et pourtant, en mars 2010, lors de la conférence de presse sur les résultats du premier exercice annuel, le directeur général Giovanni Leonardi s’exclamait: «Les débuts ont été réussis.»

C’était l’âge d’or des électriciens suisses, où tout allait pour le mieux dans le meilleur des marchés possibles. Mais très vite, le tableau se noircira. Après avoir quitté la société en 2011, Giovanni Leonardi, expliquera qu’une somme proche de deux milliards de francs a été versée aux actionnaires d’EOS pour les convaincre d’accepter le projet de fusion.

Or, ces deux milliards ont été inscrits dans le budget de la société, rappellera-t-il, et ont donc creusé, dès le premier jour, l’endettement d’Alpiq. L’analyste financier Sven Bucher souligne, lui aussi, ce point crucial: «Si les difficultés concernent toute la branche électrique, les problèmes d’Alpiq sont aggravés par le fait que la fusion entre Atel et EOS a partiellement été payée en cash. Avec le recul, on peut maintenant dire qu’il aurait été beaucoup mieux de rémunérer EOS Holding en actions.»

Le professeur Franco Romerio pointe pour sa part un autre problème: la fusion EOS-Atel a été très problématique pour des raisons de culture d’entreprise. «Certains comportements ont été carrément schizophréniques. On a par exemple vu Alpiq s’engager dans la construction de nouvelles centrales nucléaires, alors que ses actionnaires romands avaient interdit l’utilisation de l’atome sur leur territoire», analyse-t-il.

 

COMPORTEMENTS SCHIZOPHRÉNIQUES

Alpiq aurait donc démarré du mauvais pied. Le géant était né de la volonté de créer un puissant leader de l’énergie suisse actif dans un marché européen de plus en plus libéralisé. Le désenchantement domine aujourd’hui. Alors que les acteurs du marché plaident le fait que la concentration est nécessaire pour faire face à des marges qui s’érodent rapidement à cause d’une plus forte concurrence, c’est paradoxalement l’entreprise la plus grande à avoir le plus souffert de cette évolution.

Pour Franco Romerio, c’est tout le secteur énergétique suisse qui va devoir se remettre en question: «Il faut relever que sans les lignes électriques, sans les centrales nucléaires et avec des concessions hydroélectriques dont le renouvellement par les cantons et les communes semble incertain, il ne reste plus grand-chose à Alpiq. Or, le même type de problème se pose pour Axpo. Pour garder son avantage comparatif en matière électrique et réaffirmer sa compétitivité, le secteur électrique suisse a besoin d’un champion national susceptible de faire face aux grands groupes européens. Ce champion national devrait pouvoir compter sur le renouvellement des concessions d’eau, effectuer d’importants investissements dans de nouveaux moyens de production, éventuellement s’impliquer dans la distribution. La Confédération devrait jouer son rôle en prenant en considération cet objectif dans la politique énergétique qu’elle est en train de mettre au point.»

Qui plus est, l’affaiblissement du plus grand producteur suisse pourrait favoriser la prise de participations dans des sociétés étrangères. Face à des colosses comme Electricité de France (EDF), les grandes entreprises suisses ont plutôt la taille de nains. Selon les analystes, si la situation devait s’aggraver pour Alpiq, elle pourrait passer sous le contrôle d’EDF, un peu comme Swissair (aujourd’hui Swiss) est devenue une filiale de Lufthansa. Le groupe énergétique français détient déjà le 25% d’Alpiq, par l’intermédiaire de sa filiale EDF Alpes Investissements. Certains ont vu dans cette prise de participation une stratégie du «cheval de Troie» que EDF aurait conçue pour infiltrer le marché suisse.

L’année 2013 s’annonce décisive pour Alpiq. Les défis se multiplient pour le géant du marché, qui a entamé dès 2011 une importante restructuration de ses activités. Des dizaines d’emplois ont été supprimés et le nombre de directeurs est passé de neuf à six, dont trois sont encore en fonction. La nouvelle directrice générale, Jasmin Staiblin, a pris ses fonctions le 3 janvier dernier. Un nouveau directeur financier, Patrick Mariller, est entré en fonction en octobre 2012.

 

LE SPECTRE DE SWISSAIR

A l’instar des grandes banques, de la Poste, de Swisscom, ou des CFF, Alpiq fait désormais partie de ces entreprises too big to fail. L’intervention parlementaire de Klaus Kirchmayr, député vert de Bâle-Campagne, s’inquiétant pour la sécurité de l’approvisionnement énergétique dans son canton, a eu pour effet de ramener la mémoire à ce jour d’octobre de 2001, où les avions de Swissair étaient cloués au sol, et la compagnie, qui n’avait plus de liquidités pour payer ses fournisseurs, était condamnée au grounding.

Pour le professeur Franco Romerio, «il serait dramatique pour notre pays si, après la faillite de Swissair et les errements d’UBS et Credit Suisse, nous devions assister au glissement du secteur électrique. Le problème concerne aussi bien la stratégie des entreprises, qui n’ont pas encore tiré toutes les leçons de la libéralisation des marchés, que la politique énergétique du pays, qui pour le moment s’est limitée à dire non au nucléaire sans prendre aucune autre engagement.»

 

Paru dans La Cité du 8 au 22 février 2013


1. L’actionnariat de EOS Holding se répartit de la manière suivante: Romande Energie Holding (28,72%); Services Industriels de Genève (23,02%); Groupe E (Canton de Fribourg et de Neuchâtel) 22,33%; Ville de Lausanne (20,06%); Forces Motrices Valaisannes SA (5,87%).

2. Cette diminution a été impressionnante: entre 2008 et 2012, la moyenne journalière de l’indice SWISSIX est passée de 88.6 à 55.7 Euro/MWh (peak) et de 60.2 à 43 Euro/MWh (off-peak). Il faut y ajouter la détérioration du taux de change Euro/CHF (environ 1,55 en 2008 contre 1,20 en 2012).

3. En réalité, le processus de fusion a été plus complexe que prévu. Motor Columbus, société de participation au marché électrique qui comptait parmi ses actionnaires EDF et EOS, a décidé de se dissoudre et de transférer son capital dans une nouvelle société: la Atel Holding. Dans cette nouvelle entité s’écoulait aussi le capital d’Atel. A l’époque, cette dernière était déjà une filiale de Motor Columbus. «C’est la mère qui décide d’aller habiter avec la fille qui est en train de se marier», explique en termes métaphoriques l’économiste Angelo Rossi. La dissolution des deux sociétés (Motor Columbus et Atel) et la création d’une nouvelle entité (Atel Holding) n’était qu’un moyen pour simplifier la structure sociétaire nécessaire et préparer la deuxième phase du processus de fusion: le mariage de Atel Holding avec EOS, et la création d’Alpiq.

4. Dans le cadre de son programme de restructuration lancé en 2011, Alpiq a décidé de déplacer son siège principal à Lausanne.

 
EnquêteFederico Franchini