L'or noir du Dakota du Nord, gisement médiatiquement inépuisable

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En plein boom pétrolier, cet État américain attire depuis peu l’attention des médias du monde entier. En sept mois, un journal suisse lui a consacré deux reportages. Étrangement semblables.

 

Fabio Lo Verso
23 mars 2013

Le pétrole a du bon en temps de crise. Surtout lorsqu’il jaillit abondamment des entrailles de la terre et arrose des régions qui vivent la plupart du temps dans l’anonymat. C’est arrivé dans le Dakota du Nord, aux États-Unis. Le dernier boom pétrolier, après celui de 1983 (rapidement anéanti par la chute des prix du brut), a renouvelé le pouvoir d’attraction de cet État frontalier avec le Canada.

Au mois de juillet 2012, l’extraction de plus de 20 millions de barils a propulsé le Dakota du Nord à la deuxième place des Etats américains producteurs de pétrole, derrière le Texas. De quoi déclencher la ruée des médias, friands de sujets big size pour combler le creux de l’actualité estivale. Williston, ville pivot de l’exploitation du brut, prise d’assaut depuis bientôt cinq ans par les chômeurs venant de tout le pays, a alors attiré les journalistes du monde entier, qui y ont vu l’Eldorado retrouvé d’une Amérique en panne.

 

LA FACE «CACHÉE» DU BOOM

C’est en 2007 que les nouvelles techniques de forage par fracturation hydraulique commencent à percer le sous-sol qui regorge d’or noir. Les puits de pétrole se multiplient et la cité de Williston double sa population en cinq ans. Une croissance explosive qui va immanquablement apporter son lot de dérives sociales et sécuritaires. Le Dakota du Nord devient un puits regorgeant de sujets à traiter. Les médias n’auraient qu’à se servir. Qui plus est, la campagne présidentielle américaine est le moment où les journalistes obtiennent facilement le feu vert pour partir en reportage dans les coins les plus reculés du pays. La ville du Dakota du Nord est en tête de liste. Des grands médias suisses ne seront pas en reste.

Tout particulièrement un journal romand de référence qui, le 9 février 2013, dévoilera la «face cachée du boom pétrolier de Williston», sept mois après un premier reportage effectué sur place par son correspondant, dont l’article est publié le 12 juillet 2012. En proie à la surpopulation, la ville paie un prix social très élevé, raconte-il. Les logements manquent et l’hygiène se dégrade dans les baraquements construits à la hâte, «un univers exclusivement masculin».

Sauf que cette «face cachée» est bien visible dans le premier reportage, où tous ces maux ont déjà servi de contre-point à l’image d’Eldorado qui colle désormais à la ville de Williston et à son comté. À l’exception des hôpitaux qui croulent sous les urgences et les femmes sexuellement agressées, deux faits majeurs qui ne sont pas mentionnés dans l’article de juillet 2012.

Suffit-il à justifier la rédaction d’un deuxième papier? D’autant que la confrontation des travailleurs «avec le capitalisme, brut, sauvage» qui investit et chahute Williston transparaît amplement dans les deux récits. Ce qui n’est pas étonnant, en fin de compte, puisque les témoignages émanent parfois des mêmes personnes... Ainsi, en juillet 2012, M.J, Tunisien d’origine, déclare: «Je travaille sur un derrick. C’est extrêmement physique et dangereux. En cas d’inattention, on perd vite un doigt, un bras voire même la vie.»

En février 2013, le même M.J. a toujours conscience des risques qu’il encourt: «Chaque matin, je signe un papier légal, le Job Safety Analysis. Il y a quelques mois toutefois, l’un de mes colocataires a été frappé par une lourde chaîne. Il est décédé dans l’hélicoptère qui le transportait.» Son collègue D.H., un Américain d’origine arménienne, a, pour sa part, passablement changé sa perception des choses et aiguisé son appétit en sept mois. En juillet 2012, il espérait «décrocher la timbale: 170 000 dollars» en un an. Aux Etats-Unis, «le secteur pétrolier est très rémunérateur.»

En février dernier, il espérait «accéder à un poste d’ingénieur avec 350 000 dollars à la clé». Pour l’heure, D.H. reste «sous les ordres de jeunes qui manquent d’éducation», une situation qui revient, comme une obsession, dans les deux articles. Mais qu’il prend toujours «avec philosophie», aussi bien en 2012 qu’en 2013. Dans une ville qui grouille de monde, où les forçats du pétrole ne demandent qu’à raconter leur éprouvante expérience, leurs souffrances comme leurs joies, il y a des hommes dont le récit mérite à l’évidence d’être répliqué. Comme si nous n’étions pas capables de nous en souvenir.

 

Paru dans l’édition du 22 mars au 12 avril 2013

 

 
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