L’«hyperjournal», sauveur de la presse?

Jeff Bezos, patron d’Amazon © Keystone

Jeff Bezos, patron d’Amazon © Keystone

 

Fruit de synergies entre un titre célèbre de la presse, New York Times ou Washington Post, et un agrégateur de communautés du web, Facebook ou Amazon, l’hyperjournal est la nouvelle frontière des médias à la recherche de l’Eldorado publicitaire perdu.

 

Fabio Lo Verso
4 mars 2014

Facebook prépare une gazette numérique et la planète des médias s’emballe. Avec ses 1,3 milliard d’utilisateurs, un cinquième de la population mondiale, la créature de Mark Zuckerberg est loin d’être un simple social network. C’est un «continent du web». Qui s’apprête — et voilà le motif de l’émoi médiatique — à accueillir le contenu de journaux prestigieux comme le National Geographic  ou le New York Times.

Le célèbre quotidien américain a levé un pan du voile dans son édition du 23 mars¹: Facebook encourage les éditeurs à poster directement leurs articles et leurs vidéos dans les fils des utilisateurs, leur évitant de cliquer sur les liens de sites tiers dont les pages sont longues à charger. En échange, l’ogre de Palo Alto partagerait la manne des revenus publicitaires générés.

Il y a, dans cette promesse, tout le sens du modèle de l’hyperjournal — fruit de synergies entre un titre célèbre de la presse traditionnelle et un «continent du web». Washington Post et Amazon (le plus grand supermarché du web), l’association entre Le Monde, ou la Repubblica, et le Huffington Post, demain entre le New York Times et Facebook: autant de voies pour retrouver l’Eldorado publicitaire perdu, finalité ultime de la construction d’un hyperjournal.

Quel annonceur refuserait de payer le prix fort pour figurer dans un journal prestigieux, de renommée internationale, capable en un seul clic de faire circuler une publicité à la vitesse grand V à travers un continent digital de clients potentiels? Créer et animer un «continent web» de clients, c’est la vocation du Huffington Post ou d’un Politico, quotidien américain en ligne qui a lancé, en avril dernier, sa version européenne avec le puissant groupe allemand Axel Springer. À mesure que les algorithmes priment les posts les plus cliqués, ces agrégateurs de communautés web mettent en relation les internautes et les annonceurs. Pas étonnant que l’offre de ces sites foisonne de thèmes prisés par le grand public, les faits divers, la santé, les loisirs, la vie sexuelle, etc.

Le ciblage publicitaire y est un savoir-faire rôdé. Mais il manquait aux acteurs du web ce public à haute valeur ajoutée qui nourrit le lectorat du Monde, du Washington Post et du New York Times. Une audience qualifiée, aubaine pour les annonceurs, car ces lecteurs disposent d’un degré d’attention «élevé»: ils s’attardent sur les publicités et cliquent sur les visuels, ce que les internautes font rarement.

CÔTÉ FACE, CÔTÉ PILE

En 2010, le journaliste italien Enrico Pedemonte a été le premier à saisir l’émergence de l’hyperjournal. Pour lequel il préfigurait le rôle d’un «wikipedia local», une sorte de data journal qui serait au plus près des préoccupations quotidiennes des citoyens, remettant ainsi les journalistes au centre de la vie de la collectivité: «L’hyperjournal ne produira pas seulement des nouvelles journalistiques, mais toutes les informations utiles à la vie quotidienne des citoyens, des travailleurs comme des entrepreneurs, des étudiants comme des parents...²» C’est le côté face — et peut-être idéalisé — de l’hyperjournal, qui ne doit pas occulter son côté pile: un moyen de paver les autoroutes publicitaires online. Avec quels effets pour les rédactions?

Les optimistes considèrent que ce modèle n’est pas à rejeter, s’il est susceptible de pérenniser le financement de titres glorieux comme Le Monde, le Washington Post ou le New York Times. Et préserver, dans ces rédactions mythiques, la pratique d’un journalisme de «qualité», c’est-à-dire avec une fonction démocratique. Pour maintenir l’audience online, ces journaux offrent gratuitement un cocktail d’articles fast food, attrape-internautes et générateurs de trafic. Le Huffington Post s’acquittant de cette tâche, les journalistes du Monde peuvent continuer à traiter une information complexe en profondeur, une nourriture peu digeste pour les internautes. Mais cette intelligente répartition ne s’applique pas au couple Washington Post-Amazon. Ni au New York Times-Facebook.

PACTE FAUSTIEN?

Les sceptiques hurlent alors au «pacte faustien». Le New York Times hypothéquerait son avenir à long terme en échange d’un gain à court terme³. Partager les revenus publicitaires n’impliquerait-t-il pas le partage de la distribution éditoriale? Dans ce cas, la marque New York Times risquerait de perdre la maîtrise sur la diffusion de son contenu. Quant au Washington Post, son patron, Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, déclarait en décembre dernier: «Je ne connais rien du business de la presse, mais je connais tout sur celui du web. C’est pourquoi j’ai acheté le Washington Post.» Cela ne dit pas si l’hyperjournal va sauver la grande presse de qualité. Mais ce modèle représente, selon Jeff Bezos, sa seule planche de salut.

 

Paru dans l’édition de Mars 2014

 

  1. «Facebook May Host News Sites’ Content», New York Times, 23 mars 2015. Le 13 mai, dix jours après la parution de cette chronique, Le Monde publiait la liste de «la dizaine de grands éditeurs qui ont décidé de sauter le pas en nouant un accord avec Facebook». Lire l’article: Facebook devient hébergeur d’articles de presse.
  2. Enrico Pedemonte, Morte e resurrezione dei giornali, Milan, octobre 2010.
  3. «Facebook veut devenir le maître de l’info, et personne ne va pouvoir l’en empêcher», Slate.fr, 25 mars 2015.
 
ÉconomieFabio Lo Verso