Les banques genevoises face au choc d’une nouvelle vague de licenciements

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Entre deux et trois mille postes de travail pourraient disparaître d’ici 2020 à Genève. Comment assurer l’employabilité des collaborateurs touchés? Le secteur bancaire et les centres de formation sont appelés à mieux collaborer.

 

Fabio Lo Verso
3 mai 2014

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis la grande crise de 2008, environ 5000 emplois ont été supprimés dans le secteur bancaire suisse. Dont 2932 sur la seule année 2012 ¹. Un tournant. Pire, une accélération brutale. L’impact se fera vraisemblablement ressentir sur les statistiques de 2013, qui tomberont en été prochain. Jusqu’ici, «le marché du travail a pu absorber les personnes licenciées», assure l’Association suisse des banquiers (ASB) dans une étude qui fait désormais référence en matière d’emploi bancaire ².

Mais à l’avenir, «bon nombre de personnes licenciées vont devoir quitter le domaine des banques, et changer de métier», prédit Frédéric Kohler, directeur de l’Institut supérieur de formation bancaire (ISFB), véritable observateur genevois de l’emploi financier. Selon des estimations, à Genève, entre 2000 et 3000 emplois passeront à la trappe d’ici 2020, sur les 19 465 que recense actuellement le canton. Le directeur de l’ISFB confirme cette fourchette: «Au-delà, toute prévision relève du fantasme, en dessous, peut-être de la naïveté.»

De 2009 à 2012, l’hémorragie est imputable à la crise financière. Mais depuis 2012, c’est «la nature des emplois qui a changé», analyse Frédéric Kohler. Le secteur ne traverse plus «un cycle», mais il vit «un vrai changement de modèle». À cause, d’une part, «de la fin du secret bancaire» et, de l’autre, «des adaptations réglementaires et technologiques imposées par l’évolution des normes fiscales internationales et de compliance (mise en conformité: ndlr)».

Concrètement, les personnes «insuffisamment formées» vont rester sur le carreau. Cette évolution est visible depuis 2012, avec l’arrivée en nombre, pour la première fois, d’employés bancaires aux guichets du chômage. D’ici 2019, le directeur de l’ISFB prévoit la création de nouveaux emplois — «peut-être même dans une quantité comparable à celles des postes supprimés» —, mais il n’y aura «pas ou plus de place pour les employés qui n’auront su s’adapter aux nouvelles exigences en termes de compétence». Combien seront-ils? «Possiblement entre 8 et 10%, soit 200 à 300 personnes », calcule Frédéric Kohler.

DE LA PERFORMANCE À L’EMPLOYABILITÉ

Qu’en sera-t-il des autres personnes licenciées? «Acquérir des compétences en fiscalité, compliance et gestion de projet garantit une employabilité à long terme dans le domaine bancaire», assène Mathieu Bischof, co-fondateur et directeur d’Akwire, centre genevois de développement des compétences bancaires. Une déclaration qui est à la fois un conseil et une clé pour un nouveau défi: «l’employabilité », se doter d’outils permettant de rester employable son domaine de compétence. Un concept et une démarche qui commencent à se frayer un chemin dans le débat public*. Dans le monde genevois de la formation bancaire, il donne lieu à une révolution copernicienne. «Avant, les banques envoyaient leurs collaborateurs chez nous pour qu’il puissent améliorer leur performance. Aujourd’hui, ces collaborateurs s’inscrivent dans nos cours, parfois à leurs frais, pour garantir leur employabilité», indique Frédéric Kohler.

Mais dans cette révolution, tout ou presque semble reposer sur les épaules des employés. Qui sont pris entre deux phénomènes inédits. D’un côté, «les métiers de la banque vont, à terme, être soumis à une obligation de formation et de certification», relève Mathieu Bischof. «La FINMA», gendarme du marché financier suisse, «réclame par exemple une accréditation des procédures de qualification pour tous les conseillers et distributeurs de produits financiers, notamment les plus complexes », poursuit le directeur d’Akwire. «Mais les métiers de la banque ne se résument pas à la figure du gestionnaire de fortune et du trader », ajoute-t-il. «Il y a des dizaines d’autres profils et métiers, dont certains, comme celui de la compliance, sont fondamentaux pour la réputation d’un établissement, et dont la formation a besoin d’être renforcée, et certifiée.»

De l’autre côté, les banques «rechignent à former leurs collaborateurs». Pour plusieurs raisons, dont «la plus objective», selon Frédéric Kohler, est «le retour sur investissement». «Former un employé bancaire, c’est un investissement sur le long terme. Or l’ancienneté moyenne d’un collaborateur a été divisée par trois en dix ans. En 2002, elle était de 18 ans, en 2012 de 6 ans. Investir sur un employé qui a par exemple trois ans de maison, c’est prendre un risque, car il pourrait partir trois ans plus tard, ce qui est une période insuffisante pour espérer toucher le fruit de son investissement.»

APPRENTISSAGE EN BOUT DE COURSE

D’une part, le secteur bancaire va devoir se soumettre à un système de certification obligatoire pour ses métiers. De l’autre, les collaborateurs vont de plus en plus devoir prendre en charge leur formation continue. «C’est à eux de préserver leur employabilité, c’est à eux de faire cet effort», martèle Frédéric Kohler. «C’est un peu comme un pilote d’avion qui ne renouvellerait pas sa licence. Il perdrait son job.» Le système basé sur l’apprentissage, «qui a fait la force et la réussite de la Suisse, est en bout de course dans le domaine financier», rappelle-t-il. «Il sera progressivement supplanté par la certification internationale.»

C’est pourquoi, depuis fin 2012, l’ISFB a intégré le circuit HES, sous le label «Kalaidos». L’institut propose un «post-grade» en finance, conforme aux accords de Bologne, et donc reconnu par 47 pays. Frédéric Kohler fait état d’un engouement croissant pour ce titre universitaire d’une durée de deux ans, très prisé par les collaborateurs eux-mêmes. «La moitié des inscrits en 2013 ont intégralement payé cette formation de leur poche. Du jamais vu! C’est dans leur intérêt. Les employeurs sont, eux, logiquement peu intéressé à ce que les employés redynamisent leur carrière.»

UN «HUB» DE FORMATION BANCAIRE?

Le directeur de l’ISFB relance son exemple du pilote d’avion: «Celui qui est formé pour piloter un Airbus en Allemagne peut exercer son métier aux États-Unis. Il n’en va pas de même pour les métiers de la banque.» La place financière suisse ne devrait-elle pas se doter d’un centre de carrière international? Frédéric Kohler plaide pour la création d’un «hub» de formation bancaire: «Nous avons des ‘hub’ financiers internationaux en Suisse, Zurich et Genève notamment, pourquoi ne pas se doter d’un pôle international de compétences?»

La certification des compétences bancaires «s’est développée non pas sous l’impulsion des banques, mais des personnes en recherche d’emploi ou ayant un plan de carrière», rappelle pour sa part Mathieu Bischof. Le directeur d’Akwire croit que l’essor de la formation bancaire «est entre les mains des formateurs eux-mêmes, et dépend de leur capacité à être en phase avec l’évolution réglementaire internationale ». Dans ce cadre, selon lui, le secteur bancaire et les centres de formation sont appelés à mieux collaborer.

«Nous avons besoin de données fiables sur les tendances les plus importantes dans le marché financier afin d’adapter notre offre de formation et projeter des catalogues de cours», analyse-t-il. «Des informations que les banques détiennent, mais qu’elles ne mettent pas vraiment à notre disposition. Les banques communiquent peu, la discrétion est un pilier fondamental de la fiabilité et de la crédibilité du métier, sauf qu’elle n’est pas vraiment de mise si l’on veut travailler ensemble pour assurer l’employabilité à long terme du personnel bancaire genevois.»

Contrairement à l’ISFB, institut de formation fondé par et pour les banques, le centre Akwire n’a pas de liaison directe avec les responsables stratégiques des établissements financiers. Pour les instituts de formation indépendants, «les interlocuteurs sont souvent des managers, qui ont à la fois une équipe à gérer et la mission de gagner de l’argent», explique Mathieu Bischof. «Quand on leur demande un inventaire des besoins, ou de se positionner en termes d’objectifs, de sélectionnent les gens à l’interne pour participer à une formation, selon les niveaux de compétence, on leur demande de dégager du temps, dont il ne disposent pas vraiment. Mais heureusement, certains le font.»

C’est un vrai enjeu stratégique que de soigner la formation de son personnel, «surtout dans cette phase de mutation bancaire», rappelle- t-il. La pire des solutions, c’est d’aller vite, sous la pression de la performance, car «en termes de formation, c’est une aberration totale de prétendre à un maximum de résultats dans un minimum de temps».


* La première table ronde sur le thème de «L’employabilité des métiers de la banque» s’est tenue le 1 mai 2014,  au Salon du livre de Genève, sous la direction de François Jung, initiateur, en 2013, des «Assises genevoises de l’employabilité».

1. Évolution de l’emploi dans le secteur bancaire. Étude publiée en juillet 2013 par l’Association suisse des banquiers (ASB). Entre 2011 et 2012, Zurich et Genève ont payé le tribut le plus élevé. Très exactement, 1359 postes de travail ont été rayés de la place zurichoise, 582 biffés dans les banques genevoises. Sur la même période, viennent ensuite Bâle-Ville (130 postes supprimés), Tessin (48) et Vaud (45).

2. Évolution de l’emploi dans le secteur bancaire. Juillet 2013. Si les grandes banques ont massivement supprimé des postes de travail, «de 2009 à 2012, les banques cantonales et régionales, les caisses d’épargne ainsi que les banques Raffaisen ont créé 1116 emplois», indiquent les auteurs de l’étude.