Grâce au trading haute fréquence, le voleur courra toujours plus vite que le gendarme financier

Bourse de Wall Street, New York. © Andrew Gombert / Keystone / EPA / Avril 2013

Bourse de Wall Street, New York. © Andrew Gombert / Keystone / EPA / Avril 2013

 

 

Quand le temps d’un clignement d’œil, soit 350 millisecondes, un algorithme peut opérer 7 000 transactions boursières, toutes les fraudes sont permises.

 

Ian Hamel
19 juin 2014

Quand vous demandez à Jean-François Gayraud, haut fonctionnaire de la police française, auteur du Nouveau capitalisme criminel ¹, largement consacré au trading haute fréquence (THF), si les hommes politiques ont au moins feuilleté son ouvrage, il commence par sourire. «Les politiques préfèrent ne s’intéresser qu’aux sujets, sinon anecdotiques, du moins non essentiels. D’autant que le diagnostic que l’on devrait porter sur le THF est très inconfortable», lâche-t-il. Pourtant, il est grand temps de s’inquiéter. En juillet 2012, La Cité avait déjà évoqué le krach éclair du 6 mai 2010 à Wall Street. Jean-François Gayraud évalue avec précision les dégâts provoqués en quelques minutes: «De 14h41 à 14h50, le marché perd, puis regagne 700 milliards de dollars. Au plus fort de la chute des cours, les pertes sont abyssales et même catastrophiques: 35 milliards de dollars pour Exxon Mobil, 60 milliards de dollars pour Procter & Gamble, soit un tiers de sa valeur.»

En sens inverse, Sotheby’s passe de 34 à 100 000 dollars, «ce qui permet durant un court instant à la société de valoir près de 6000 milliards, soit le produit intérieur brut (PIB) de la Chine ou du Japon». Certes, tout est rentré dans l’ordre. Cela a quand même permis à certains courtiers de haute fréquence de s’enrichir grassement en quelques clignements d’oeil. Retenons que pendant quelques minutes, 1000 milliards de dollars se sont volatilisés. Un fantastique hold-up, sans arme et sans violence physique.

Jean-François Gayraud cite un autre cas — moins spectaculaire — d’emballement d’algorithmes devenus fous. Le 5 octobre 2012, à la Bourse de Bombay, les cours de l’Indian National Stock Exchange dégringolent de 16% en quelques secondes. Alors, quid du prochain krach? Comparée aux dégâts que le trading haute fréquence est susceptible de provoquer, la crise des subprimes relève de la magouille de bas étages. Cette dernière a pourtant coûté «2000 milliards d’euros et 25 millions de chômeurs supplémentaires», assure Eva Joly, ancienne candidate verte à l’élection présidentielle tricolore, invitée à Paris en mai dernier par l’organisation non gouvernementale (ONG) bruxelloise Finance Watch, dans le cadre d’une conférence sur le thème: «La démocratie face à la finance. À quoi s’engagent les candidats aux Européennes?»

UNE SEULE SOCIÉTÉ SANCTIONNÉE

Associée au Secours Catholique, à Attac, à CCFD-Terre solidaire, l’ONG Finance Watch a invité cinq candidats français aux élections européennes: Socialiste, Vert, Front de gauche, UMP et centriste (ce dernier n’est pas venu). À aucun moment le trading haute fréquence n’a été évoqué. C’est pourtant un système de fraude de grande ampleur qui se développe avec la bénédiction de pratiquement toutes les places financières de la planète. Le trading haute fréquence, déjà utilisé à 56% pour le marché des actions, et à 52% pour le marché des contrats à terme, va bientôt être remplacé par le trading d’ultra-haute fréquence (TUHF). Des micro-ondes prenant la place de la fibre optique pour transmettre les signaux d’ordres de transactions. Le gain de temps serait d’environ 30%. Après les États-Unis, cette technologie gagne l’Europe et l’Asie. «La conclusion qui s’impose est déprimante mais évidente: le gendarme ne rattrapera jamais le voleur, si tant est que le gendarme puisse encore apercevoir le voleur, même de loin», commente l’auteur du Nouveau capitalisme criminel. Toutefois, pour ne pas désespérer l’opinion publique et les médias, de temps en temps, on prend la main dans le sac un courtier de haute fréquence «malchanceux ou maladroit».

L’Autorité des marchés financiers (AMF) en France n’a sanctionné, en tout et pour tout, qu’une seule société, en 2011. Il s’agit d’une entreprise néerlandaise de négoce de titres Kraay Trading, un trader algorithmique de moyenne fréquence. Il a écopé d’une amende de 10 000 euros (12 200 francs), alors que le gain estimé était de 580 000 euros (707 600 francs)! Motif: Kraay Trading aurait envoyé des rafales d’ordres successifs à la vente et à l’achat sur le titre Nexans pour provoquer des décalages de cotation et en tirer profit.

Éditions Odile Jacob, 344 pages.
Éditions Odile Jacob, 344 pages.

Pour tous les lecteurs qui ne maîtrisent pas forcément toutes les subtilités de la finance, il convient d’expliquer brièvement pourquoi la vitesse permet de gagner beaucoup d’argent. Le criminologue Jean- François Gayraud cite l’exemple des frères Rothschild au début du XIXe siècle. Alors que les autres banquiers font confiance à des courriers à cheval, les cinq frères utilisent des pigeons voyageurs. Résultat, en pleines guerres napoléoniennes, ils apprennent bien avant leurs concurrents les victoires et les défaites qui influent forcément sur les cours des actions échangées à la Bourse de Londres.

Adieu chevaux, pigeons et même êtres humains. Aujourd’hui, ce ne sont plus des financiers, des courtiers qui passent des ordres mais des machines relevant de l’intelligence artificielle. Grâce à des algorithmes concoctés par des informaticiens programmeurs, des ingénieurs en électricité, des mathématiciens de haut niveau, ces machines passent chaque seconde des milliards d’ordres à travers la planète. Mieux, ces algorithmes sont conçus pour apprendre. En clair, ils sont programmés pour s’adapter à un contexte évolutif. «Personne ne peut donc savoir comment ils vont se comporter», s’inquiète Jean-François Gayraud. Une prochaine tempête géante d’ordinateurs incontrôlables, ce n’est déjà plus de la science-fiction.

Et que peut faire notre ridicule petit cerveau? Son temps de réaction se situe entre 650 millisecondes et 1000 millisecondes (une seconde). Or, en moins de temps (350 millisecondes), la machine a opéré 7000 transactions... À présent, une milliseconde gagnée équivaut à 100 millions de dollars de bénéfices. Et que fait la police? À ce jour, aucune des deux grandes agences de coopération policière internationale, Europol et Interpol, n’a eu connaissance par un de leurs Etats membres d’un cas de fraude réprimé commis par des traders de haute fréquence. Quant aux politiques, au mieux, ils agitent les mains. Certes, le gouverneur de la Banque centrale d’Autriche a proposé d’interdire carrément le trading de haute fréquence.

Mais quel est le poids de la Bourse de Vienne? D’autant que dans le même temps, la Bourse de Varsovie faisait les yeux doux aux traders de haute fréquence. Si les Allemands ont voté en mars 2013 une loi régulant le THF, la classe politique française a longtemps ignoré le sujet. Une loi bancaire a bien été votée en juillet 2013, mais quelle est la portée d’une loi nationale à l’ère de la mondialisation? L’AMF n’a accès qu’aux carnets d’ordres des opérateurs de la seule place de Paris. Quant aux Britanniques et aux Néerlandais, ils ne souhaitent rien réglementer du tout, ou presque.

Concernant la Bourse de Zurich, elle a mis au point un programme de contrôle des écarts de cotation, comme le soulignait La Cité en juillet 2012. On peut juste s’étonner que si le Credit Suisse a été l’une des premières banques à se lancer dans le THF, avec Citigroup, Merrill Lynch, JP Morgan Chase, UBS ait été pratiquement la dernière à investir dans ce nouveau métier, en 2012 seulement. Une étonnante prudence de la part du principal établissement suisse qui nous a plutôt habitué dans le passé à jouer les casse-cou.

«Dans le monde de la finance internationale, c’est la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine qui donne le ton. Je ne suis guère émerveillé par sa pugnacité. De préférence, elle ne sanctionne que les délits d’initiés, les escroqueries, commis par les petits poissons», constate l’auteur du Nouveau capitalisme criminel.

 
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