Le journalisme, un service public? La leçon qui vient des États-Unis

© Charlotte Julie / 2013

© Charlotte Julie / 2013

 

C’est aux États-Unis qu’a été réalisée la plus complète étude sur la profession de journaliste: 21 forums publics ont été organisés, mobilisant 3000 personnes, s’appuyant sur les témoignages et les analyses de plus de 300 journalistes. Ce travail constitue la plus remarquable des contributions pour restaurer le journalisme comme «service public».

 

Fabio Lo Verso
23 septembre 2015

C’est par un samedi pluvieux de juin 1997 qu’ils se sont réunis: rédacteurs en chef des plus grands quotidiens des États-Unis, personnalités marquantes de la radio et de la télévision étasuniennes et éminents professeurs de journalisme. Ils étaient une trentaine autour d’une table au Harvard Faculty Club, à Cambridge, près de Boston, mobilisés par un constat commun: «Au lieu de servir les intérêts du public, la majorité des journalistes, craignaient-ils, lui portaient tort

Deux ans plus tard, en 1999, la plus sérieuse enquête effectuée aux États-Unis sur le journalisme leur donnait dramatiquement raison¹: il n’y avait plus que 21% des Étasuniens pour penser que les journalistes se souciaient du public, contre 41% en 1985 . Quel puissant électrochoc!

Le groupe d’Harvard, désormais baptisé Committee of Concerned Journalists, s’est alors engagé dans l’étude critique la plus systématique et la plus complète jamais réalisée sur la profession de journaliste: 21 forums publics ont été organisés, mobilisant 3000 personnes, s’appuyant sur les témoignages et les analyses de plus de 300 journalistes. Le fruit de ce vaste travail est déposé dans un ouvrage publié en 2001 aux États-Unis, enfin disponible en France en poche sous le titre Principes du journalisme ².

Cet essai constitue la plus remarquable des contributions pour restaurer le journalisme comme «service public». À l’heure où la Suisse se penche sur la redéfinition de cette notion, le livre de Bill Kovach et Tom Rosenstiel² offre un éclairage très utile. Mais il avance une thèse encore peu digeste pour la Confédération helvétique, où seules les radio et les télévisions sont adoubées de la mission de service public; or l’étude étasunienne place l’audiovisuel et la presse sur un pied de... neutralité. Le journalisme peut, lui, être qualifié de service public, non le média qui le véhicule.

Mais comment prétendre que le journalisme est un service public, si le public n’y joue plus aucun rôle? L’ouvrage de Kovach et Rosenstiel souligne ce paradoxe qui a fini par piéger tous les médias. Publics et privés. Aux États-Unis comme en Europe. Le fait est indiscutable: des années 1960 à ce jour, les rédactions se sont progressivement coupées du public. Non de leur public, mais «du» public.

Kovach et Rosenstiel proposaient, en 2001 déjà, des remèdes qui commencent tout juste à faire débat en Europe aujourd’hui: pratiquer un journalisme désintéressé, sur le plan commercial et idéologique, orienté vers la recherche de solutions, et faire entrer, dans une certaine mesure, le public au sein des rédactions, ne serait-ce qu’en rendant transparentes les méthodes de travail des journalistes, et la hiérarchie décisionnelle...

Mais l’ouvrage offre aussi un impressionnant catalogue des travers dans lesquels est tombée la profession. Des travers dénoncés par les journalistes eux-mêmes, ce qui ne manque pas de sel.

Voici des extraits bien assaisonnés: «Plutôt que de défendre les techniques et les méthodes qu’utilise la profession pour traquer la vérité, les journalistes préfèrent laisser entendre qu’elles n’existent pas!» Ou: «Le journaliste qui sélectionne ses propres sources pour exprimer ce qui n’est en fait que son propre point de vue, et recourt ensuite à ce style volontairement neutre pour donner l’apparence de l’objectivité, se livre à une sorte de tromperie.» Mais encore: «Plus le journaliste se considère comme partie prenante des événements (...), moins il peut réellement se considérer comme un journaliste

À la sortie du livre, en 2001 aux États-Unis, leurs auteurs mettaient en garde contre le danger de voir le journalisme «se perdre dans l’océan de la communication commerciale et idéologique». Quatorze ans plus tard, sauver le journalisme de cette noyade relève toujours de l’urgence vitale.

 

Paru dans l’édition d’été 2015


1. Striking the balance: Audience, Interests, Business Pressures and Journalists’ Values, Pew Reaserch Center for People and the Press.

2. Principes du journalisme. Ce que les journalistes doivent savoir, ce que le public doit exiger, Gallimard Folio, édition de poche publiée en février 2015. Par Bill Kovach et Tom Rosenstiel. Le premier a été directeur du bureau de Washington pour le New York Times; il est actuellement président du Committee of Concerned Journalists. Le second a été le principal correspondant de Newsweek auprès du Congrès américain. Il est président du Project for Excellence in Journalism.

 
ÉconomieFabio Lo Verso