Le journal télévisé est mort, vive le journal télévisé!

Capture d’écran du journal télévisé de France 2 à 20 heures © DR

Capture d’écran du journal télévisé de France 2 à 20 heures © DR

 

 

Fabio Lo Verso
8 octobre 2015

«Il est 20 heures, le JT se meurt.» Ce titre de Libération¹ agit comme un acide. Aussi corrosif que l’article en page, détourné en avis de décès du journal télévisé. Une exagération médiatique? Jugez-en plutôt: l’audience du 20 heures a été divisée par deux en vingt ans, de 17 à 8 millions pour le journal le plus regardé, celui de TF1². Le public vieillissant et la concurrence du web risquent de porter le coup de grâce. À lire ces tendances, le De Profundis ne paraît plus très loin.

Brutale, la chute du journal télévisé du soir, navire amiral de l’information audiovisuelle, l’est surtout aux États-Unis, où l’audience a fondu de plus de la moitié de 1980 à 2012³. L’érosion est en revanche «contenue» en Allemagne, selon l’institut Media Control, qui fait néanmoins état, en 2012, de l’audience la plus basse depuis vingt ans pour le Tagesschau de l’ARD, première chaîne allemande, et pour Heute de la ZDF. La Radio télévision suisse (RTS) constate, elle, une baisse «légère» (-3,6%) de l’audience du 19:30 depuis janvier 2013. Mais un changement d’outil statistique en 2012⁴ empêche de mesurer une tendance sur vingt ans, et de comparer ainsi l’évolution du Téléjournal romand et celle des JT européens.

On pourrait compléter ce tableau par bien d’autres enquêtes, qui disent la même chose: le JT se meurt. Mais ces études font aussi un autre constat: malgré la chute d’audience, le journal télévisé (du soir, mais aussi de midi) reste le seul véhicule d’information qui continue de fédérer autant de monde. Plus de 47% des téléspectateurs en France, et 60% en Suisse. L’impact public de ce rendez-vous et son rôle de lien social font du JT une «cathédrale de l’information». La voir tomber, serait-ce assister à l’écroulement du paysage médiatique tout entier?

«Le format du JT est en tout cas condamné à évoluer, question de survie», assène William Irigoyen, ex-présentateur du journal télévisé d’Arte et auteur d’un essai critique sur le JT⁵. Le journaliste fustige «l’absence de valeur ajoutée dans l’information télévisuelle dispensée en une minute trente» et plaide pour des formats longs, d’approfondissement. «Transformer le JT en magazine!» En France, les journaux télévisés ont commencé à introduire une seconde partie magazine et à multiplier les infographies et les supports visuels numériques. Les téléjournaux romands ont aussi adopté cet arsenal pédagogique. Suffira-t-il à freiner l’érosion de l’audience?

Le piège à éviter est le passage à «l’info-divertissement», avec ses recettes classiques: la révélation d’informations intimes ou confidentielles, le sexe ou les scandales affectant le monde des célébrités. Une recette qui s’est révélée perdante aux États-Unis, où «le penchant pour l’info-divertissement n’a guère freiné la baisse d’audience des programmes d’information télévisée, et l’a peut-être même accélérée», rappellent Bill Kovach et Tom Rosenstiel dans Les principes du journalisme⁶.

Mais les chaînes américaines campent sur leur stratégie: convertir l’information en divertissement et le divertissement en information. Indifférentes aux études (du Projet for Excellence in Journalism notamment) qui montrent que «les informations de bonne qualité ont deux fois plus de chance de constater une augmentation et non pas une diminution de l’audience». Une leçon qui ne doit pas être oubliée dans cette phase de mutation des JT européens.

 

Paru dans l’édition d’octobre 2015

 

1. Édition du 20 septembre 2015. On utilisera ici la formule «journal télévisé» pour le JT français et «téléjournal» pour la Suisse romande.

2. Benoît d’Aiguillon, auteur d’Un demi-siècle de journal télévisé, dans Libération du 20 septembre 2015.

3. The State of News Media 2013 / 2014. Pew Research Center’s Project for Excellence on Journalism.

4. «Nous avons changé d’outil de mesure, de panel et de manière de mesurer les audiences à fin 2012. Raison pour laquelle nous ne pouvons comparer les audiences 2010=>2012 avec celles de 2013 et suivantes», explique Christophe Minder, responsable des relations médias à la RTS.

5. Jeter le JT. Réfléchir à 20 heures est-il possible?, Éditions François Bourin, été 2014. William Irigoyen collabore régulièrement à La Cité depuis 2013.

6. Paru aux Éditions Folio en 2015. Les auteurs se fondent sur l’étude du Pew Research Center, Internet Sapping Broadcast New Audience, du 11 juin 2000. Le même institut a ensuite montré, dans ses études annuelles, que l’érosion de l’audience n’a cessé de se poursuivre.

 
ÉconomieFabio Lo Verso