Pourquoi Syngenta est tombé au champ d’honneur de la guerre de l’agrobusiness

© DR

© DR

 

L’enjeu: dominer le marché des semences. La retentissante offre de rachat de l’entreprise agrochimique helvétique par le groupe public chinois ChemChina fait partie des grandes manœuvres dans ce secteur essentiel. Seules les firmes capables de rémunérer les actionnaires l’emporteront.

 

Federico Franchini
7 mars 2016
 

États-Unis, 1980. La Cour suprême prend cette décision lourde de conséquences: un organisme vivant — en l’occurrence, une bactérie génétiquement modifiée — peut être breveté. Aussitôt, le secteur privé investit massivement dans la recherche agricole en lieu et place des institutions publiques. L’histoire de l’offre d’achat de Syngenta par ChemChina remonte à cette origine. À l’époque, Syngenta n’existait pas encore. C’est le groupe Monsanto qui est le premier à saisir le potentiel économique des biotechnologies, c’est-à-dire les OGM (organismes génétiquement modifiés). Ce groupe avait bâti sa fortune sur des produits extrêmement toxiques comme l’agent orange, défoliant utilisé par l’armée américaine au Vietnam.

Dans les années 1980, le Roundup, l’herbicide le plus utilisé au monde, représentait la source principale de ses revenus. Cette dépendance constituait son point faible car les possibilités de croissance de ce produit se révélaient limitées. Pis: son brevet allait expirer, mettant en danger l’existence même du groupe. Monsanto cultive alors un projet diabolique: créer des plantes résistantes au Roundup grâce aux développements technologiques et à la protection qu’offre désormais l’extension au vivant des droits de propriété intellectuelle.

À coups d’investissements millionnaires, l’entreprise de St. Louis atteint son but: en 1994, elle demande et obtient la mise sur le marché du soja résistant au Roundup. Les rapports de force dans l’agrobusiness s’en trouvent profondément modifiés. Jusqu’alors, ce secteur était cloisonné: d’un côté, les industries chimiques qui élaboraient des produits phytosanitaires, de l’autre, des sociétés semencières qui produisaient des graines. Avec le développement des biotechnologies, le lien entre les produits phytosanitaires et les semences devient indissociable.

LA BOMBE NOVARTIS

Dès lors, les multinationales chimiques se mettent à acheter des dizaines de petites sociétés semencières. Leur contrôle est désormais indispensable pour transférer les modifications génétiques, des laboratoires jusqu’aux champs. Les acquisitions de start-up qui ont initié la révolution biotechnologique permettent, elles, d’élargir le portefeuille des propriétés intellectuelles. C’est une reconversion industrielle sans précédent. En quelques années, la chimie pure perd tout intérêt et les multinationales se ruent sur les biotechnologies. Elles conjuguent recherche pharmaceutique, agricole et nutritionnelle, en exploitant les synergies de ces secteurs, apparemment différents, pour en tirer des bénéfices gigantesques.

Ce nouveau modèle industriel vient de Suisse. En 1997, un géant voit le jour: Novartis. La société naît de la fusion de Ciba-Geigy et Sandoz, deux firmes historiques de la chimie bâloise. Après s’être débarrassées, dans les années 1990, de leurs activités purement chimiques elles commencent à occuper une importante position dans le secteur des graines. Avant la création de Novartis, Sandoz est le troisième producteur mondial, Ciba-Geigy le sixième. De son côté, le géant Monsanto abandonne également sa propre division chimique. En même temps, elle achète plusieurs sociétés semencières puis fusionne avec la société pharmaceutique Pharmacia&UpJohn.

L’américaine Dupont, cinquième producteur mondial de produits agrochimique, s’assure le contrôle de Pioneer Hi-Bred, le plus grand semencier du monde. En 1993 déjà, en Angleterre, Imperial Chemical Industries crée Zeneca, une entreprise agrochimique et pharmaceutique. En 1999, celle-ci s’unit à l’entreprise suédoise Astra, donnant lieu à la plus grande fusion de l’histoire. Toujours en 1999, la française Rhône-Poulenc et l’allemande Hoechst créent Aventis, active dans la pharmacie et l’agrochimique, alors que les géants allemands Basf et Bayer décident d’investir dans les agrobiotechnologies.

Un coup de théâtre éclate fin 1999: Novartis décide de dégrouper sa propre division agricole et de la fusionner avec celle d’Astra-Zeneca. C’est la naissance de Syngenta, la première multinationale entièrement focalisée sur l’agrobusiness, leader mondial des produits agrochimiques et troisième semencier de la planète. D’autres suivent le mouvement. Monsanto et Pharmacia UpJohn se séparent tandis qu’Aventis vend sa division agrochimique à Bayer. À l’aube du nouveau millénaire, l’agriculture mondiale est dominée par une oligarchie. Six multinationales contrôlent le secteur des semences: Syngenta, Monsanto, Dupont-Pioneer Hi-Bred, Dow Chemical, Basf et Bayer.

Cette concentration dans les mains d’un nombre si limité d’acteurs inquiète. Car la recherche est de plus en plus orientée vers les plantes adaptées aux grandes surfaces cultivées au moyen de méthodes industrielles. Maïs, soja, colza et coton sont les principales variétés investies par le phénomène des OGM. Variétés sur lesquelles on peut déverser quantité de pesticides. En analysant les rapports annuels de Monsanto et Syngenta, on remarque que le soja et le maïs génèrent, encore aujourd’hui, la majeure partie des profits la division semencière. En outre, le renforcement de la propriété intellectuelle sur les plantes, avec les accords pris dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce et avec le développement des semences hybrides, a eu pour résultat de contraindre les paysans à acheter chaque année les graines de ces sociétés. Ce qui entraine une très forte dépendance du monde agricole à l’égard de cette oligarchie.

IL RESTERA TROIS REQUINS...

En Suisse, la proposition de rachat de Syngenta par ChemChina, l’un des plus grands groupes mondiaux, a suscité de nombreuses réactions, dont le regret de voir disparaître un fleuron helvétique. Ce qui fait sourire Hans Schaeppi, ancien responsable du syndicat Unia pour l’industrie chimique et grand connaisseur de Syngenta: «De Suisse, Syngenta n’a guère que son siège à Bâle et... beaucoup de petits actionnaires. Mais la grande partie du capital est détenue par des fonds d’investissement anglais ou américains.»

Aujourd’hui à la retraite, Hans Schaeppi a étudié Syngenta dans le cadre d’un travail collectif qui aboutira bientôt à la publication d’un livre*. «Les cycles de l’agriculture diffèrent de ceux de l’économie. Après une période très favorable, on constate depuis deux ans une diminution des prix et donc des profits. Ainsi 2015 n’a pas été une bonne année pour Syngenta. Cela a accéléré le processus de concentration au niveau international. Or, Syngenta n’arrive pas à elle seule à répondre aux exigences des actionnaires. C’est le sens du shareholders capitalism: l’objectif prioritaire des managers est d’engranger le plus d’argent possible pour les propriétaires de la compagnie», analyse-t-il.

Ce processus de concentration dans le secteur, commencé en 1980, a pris une nouvelle dimension en décembre 2015. Dow et Dupont Hi-Bred ont entrepris une mégafusion qui créera trois nouvelles entités, dont l’une sera entièrement focalisée sur l’agrobusiness. De ce point de vue, la fusion de Syngenta avec ChemChina serait moins «dangereuse» qu’une union de l’entreprise bâloise avec le groupe Monsanto. Ce dernier, intéressé surtout par le portefeuille de pesticides de Syngenta, aurait gobé celle-ci toute crue.

Pour Pat Mooney, — expert de l’ONG canadienne Etc Group, très active dans l’analyse des phénomènes de concentration dans le secteur agricole —, c’est surtout la fusion Dow-Dupont qui pose la question de l’excessive concentration du secteur. Mais le fait que Syngenta ait choisi ChemChina aura tout de même des conséquences: «Maintenant seul, le groupe Monsanto cherchera désespérément à acquérir une nouvelle société ou à se faire acquérir. Il est probable que le groupe américain s’entendra avec Basf ou Bayer», nous explique cet expert.

Pour frayer dans les eaux poissonneuses de l’agrobusiness mondial, il restera alors trois requins: un groupe américain, un groupe allemand et... Chyngenta.


* Schwarzbuch Syngenta-Dem Basler Agromulti auf der Spur. Il s’agit d’un travail collectif de Multiwatch — une plate-forme de ONG et syndicats suisses qui analysent l’impact des grosses sociétés suisses sur les droits humains et l’environnement. Le livre devrait sortir à la fin du mois de mars 2016.