«Panama Papers», la consécration des enquêteurs sans frontières

© Charlotte Julie / 2015

© Charlotte Julie / 2015

 

 
OffshoreLeaks, LuxLeaks, SwissLeaks et Panama Papers. Pivot de ces enquêtes aussi gigantesques que retentissantes, le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ) impose avec éclat le modèle de «journalisme collaboratif» globalisé. Derrière cette réussite, il y a l’apport financier de fondations philanthropiques et de donateurs. Face à une industrie médiatique en déclin, le mécénat redonne ses lettres de noblesse au journalisme d’investigation.

 

Fabio Lo Verso en Suisse
Maïté Darnault en France
et Robert Schmidt en Allemagne

10 juin 2016

Follow the money, Suivez l’argent. De cette injonction, le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ) en a fait sa devise. Le fil rouge des tonitruants scandales financiers dévoilés en série depuis 2013, l’année des OffshoreLeaks, puis en 2014 les LuxLeaks, l’an dernier les SwissLeaks, à présent les Panama Papers. Cette affaire est la plus grosse fuite de tous les temps en matière de fraude et d’évasion fiscale. À chaque fois, les moyens mobilisés par l’ICIJ, tant techniques que financiers, se sont amplifiés. Follow the money, cela marche aussi dans l’autre sens. Qui finance dès lors l’ICIJ et sa machine à leaks?

Ce réseau mondial d’enquêteurs aguerris, créé en 1997 à Washington, reçoit un peu plus d’un million de dollars par an du Center for Public Integrity (CPI), un organisme de veille et d’information sur le crime et la corruption dans le monde. Avec une totale transparence, le CPI affiche publiquement sur son site la longue et impressionnante liste de ses fidèles bienfaiteurs. Parmi les plus généreux figurent le Omydar Network Fund, du nom du fondateur d’e-Bay, Pierre Omydar, avec un apport de 3,2 millions de dollars en 2014 (dernière année comptable disponible), puis en deuxième position la Laura and John Arnold Foundation avec 2,8 millions, talonnée par l’Open Society Foundations du milliardaire Georges Soros, célèbre pour ses activités de spéculation sur les devises et les actions. Toujours en 2014, cette fondation a versé 2,5 millions de dollars au CPI. Sur son site personnel, Georges Soros, qui finance également Human Rights Watch, tient à souligner que «ses activités sont séparées de celles de l’Open Society».

La fondation Ford compte aussi parmi les «grands donateurs», avec 1,2 million de dollars. Cette organisation philanthropique, basée à New York, soutient des projets tels que la défense de la démocratie, la réduction de la misère ou la promotion de la bonne entente entre nations. «Elle n’a aucun lien avec l’entreprise Ford Motor Company», s’empresse de préciser Gerard Riley, directeur de l’ICIJ, répondant aux questions de La Cité. On trouve ensuite, avec un million de dollars, la fondation Park, du magnat Roy H. Park, l’un des plus généreux contributeurs aux États-Unis du mouvement anti-fracking, contre l’extraction du gaz de schiste.

Certaines de ces entités philanthropiques jouent les arrosoirs et financent à la fois la maison-mère CPI et sa fille, l’ICIJ. C’est le cas de l’Open Society et de la fondation Ford, mais également de l’Hollandaise Adessium Foundation, créée par la richissime famille Van Vliet. Retenez ces trois fondations: elles financent aussi le Global Investigative Journalism Network (GIJN) organisation à but non lucratif fondée en 2003 dans le but de soutenir et promouvoir le journalisme d’investigation.

CES ANNÉES OÙ TOUT A CHANGÉ

Membre du GIJN, du conseil de direction de investigative.ch et du conseil consultatif du journalismfund.eu, Serena Tinari, journaliste italo-suisse installée à Berne, a vécu de l’intérieur l’éclosion puis le succès du «journalisme collaboratif» à l’échelle mondiale. En 2010, grâce à ses retentissantes enquêtes sur l’industrie pharmaceutique, elle a été invitée à rejoindre l’ICIJ. Elle porte un regard aiguisé sur «ces années où tout a changé», quand l’investigation, asphyxiée par la compression des coûts dans les rédactions, a retrouvé des couleurs grâce aux organisations à but non-lucratif.
«Aujourd’hui, le journalisme d’enquête à plein temps peut uniquement être exercé dans des rédactions financièrement dotées, comme le New York Times ou le Guardian, ou... dans les nouvelles entités financées par des fondations non-profit», analyse-t-elle. Fondations qui sont à leur tour alimentées par des milliardaires anciens et nouveaux, sur lesquels pèse souvent le soupçon de tirer les ficelles et d’orienter les enquêtes, selon l’adage «qui paie commande».

Grand reporter au Monde, membre de l’ICIJ, Serge Michel a participé, depuis les Offshore Leaks jusqu’aux Panama Papers, au travail coordonné par le consortium. En matière d’indépendance financière, «je n’ai jamais senti aucune faille», affirme-il à La Cité. «C’est juste que ce type de financement n’est pas encore répandu en Europe.» Il semble en revanche entré dans les mœurs aux États-Unis, où ce sont aussi des fondations qui remplissent les caisses de National Public Radio ou de ProPublica. Cette agence d’investigation online est soutenue par une fondation à but non-lucratif qui lui alloue 10 millions de dollars par an.

Née en 2008 et installée à deux pas de Wall Street, à New York, ProPublica a décroché à trois reprises en huit ans le prix Pulitzer, la plus prestigieuse récompense du journalisme américain d’investigation. L’agence est devenue une référence planétaire avec ses enquêtes d’intérêt public qui peuvent prendre plusieurs mois et couvrir des dizaines de pages. Il a fallu, par exemple, plus de soixante feuillets pour raconter le macabre système d’injections létales délibérément effectuées aux patients qui n’auraient pas pu être évacués du Memorial Medical Center de la Nouvelle-Orléans, au moment du passage de l’ouragan Katrina.

Les mécènes de ProPublica, un couple de milliardaires californiens, déclarent ne jamais intervenir dans la vie de la rédaction. Le rédacteur en chef, Stephen Engelberg, affirme ne subir aucune pression de la part de lobbies politiques ou économiques, ni de la part de tout donateur. «Nous avons séparé la levée de fonds des projets d’investigation, déclare-t-il. Ainsi, les philanthropes nous donnent de l’argent, mais nous ne leur disons pas à l’avance sur quoi nous allons enquêter. Ils ne sont pas mêlés à nos choix rédactionnels.»

En Allemagne, il existe Correctiv, basée à Essen et à Berlin. «Cette organisation à but non-lucratif a fait parler d’elle grâce à d’excellentes enquêtes comme celle portant sur les bactéries dans les hôpitaux», explique à La Cité Frederic Obermaier, journaliste d’investigation de la Süddeutsche Zeitung, le quotidien allemand à l’origine des Panama Papers. «Dans la presse quotidienne régionale allemande, le journalisme d’investigation est très peu développé et Correctiv peut combler ce fossé, estime-t-il. Il est aussi arrivé que Correctiv se penche sur des sujets déjà bien traités par des médias établis. Cette concurrence est enrichissante car elle contribue à révéler des nouvelles informations. Elle ne devrait néanmoins pas être le premier objectif de ce type d’organisation. Sa force est de pouvoir se consacrer aux sujets négligés par les grands médias.»

La création de l’ICIJ en 1997 au sein du CPI, huit ans après le lancement de ce dernier en 1989, répondait déjà à la philosophie de Correctiv: «La globalisation [...] exerce des pressions extraordinaires sur les sociétés humaines», «des groupes audiovisuels et de grands journaux ont fermé leurs bureaux à l’étranger, réduit les budgets de reportage et ont démantelé leurs équipes d’investigation. Nous perdons nos yeux et nos oreilles sur le globe précisément au moment où nous en avons le plus besoin», analyse le consortium de journalistes sur son site web.

Après les OffshoreLeaks, les LuxLeaks et les SwissLeaks, les Panama Papers imposent le modèle de «journalisme collaboratif», que l’ICIJ incarne désormais avec éclat. Socle financier de ces enquêteurs sans frontières, le CPI tire 98,6% de son budget des bourses et dotations provenant de fondations, ainsi que de donations directes. L’ICIJ, qui a bénéficié de 1,5 million de dollars en 2014, soit 18,5% des dépenses globales du CPI, semble assuré de bénéficier d’un financement durable.

 

Paru dans l’édition de mai 2016

 
EnquêteFabio Lo Verso