En Suisse, le Big Data agricole suscite craintes et interrogations

Le monde agricole vit lui aussi sa révolution numérique. © Charlotte Julie / 2017

Le monde agricole vit lui aussi sa révolution numérique. © Charlotte Julie / 2017

 

Les données digitales produites par le monde agricole aiguisent l’appétit des géants de l’agroalimentaire. En Suisse, la présence de la Fenaco au sein du projet Barto, un portail de gestion en cours d’élaboration, inquiète certains agriculteurs. Ils redoutent que la puissante coopérative utilise la plateforme à leur insu et à des fins commerciales.

 

Martin Bernard

8 novembre 2017 — Drones, véhicules autonomes, Big Data, le monde agricole vit lui aussi sa révolution numérique. La Suisse n’échappe pas à cette tendance. Comme ailleurs en Europe, la numérisation de l’agriculture est l’une des préoccupations centrales des milieux concernés.

Conséquence de ces bouleversements, les agriculteurs doivent gérer des quantités toujours plus grandes de données produites chaque jour par les capteurs et autres objets connectés utilisés dans leurs fermes. Ils sont aussi souvent obligés de documenter entièrement leur production, que ce soit vis-à-vis du public ou de leurs partenaires de marché. À l’heure actuelle, ces données sont saisies sur plusieurs portails différents. Un travail long et fastidieux.

Pour simplifier ces processus, l’association Agridea et la société Identitas (leader en Suisse de l’exploitation de la banque de données du trafic des animaux) développent depuis trois ans une plateforme en ligne: le projet Barto. Son but est de centraliser la gestion des données agricoles et de développer des outils de planification pour les paysans.

Aujourd’hui, la Fédération nationale des coopératives agricoles (Fenaco), géant helvétique de l’agro-industrie, ainsi que l’Union suisse des paysans (USP), examinent chacun une participation financière dans la plateforme.

L’architecture finale du projet devrait être annoncée en février 2018. Mais celui-ci suscite déjà craintes et interrogations dans le monde paysan. Cédric Romon, entrepreneur en travaux agricoles dans la région lausannoise, est depuis 1997 l’un des pionniers romands de l’agriculture de précision. Comme plusieurs de ses collègues, il dit avoir «de sérieux doutes» au sujet de cette plateforme. «Il est nécessaire qu’un portail numérique harmonisé soit mis en place, mais il doit être indépendant des grandes firmes. C’est à l’État de le développer pour garantir cela», remarque-t-il.

Dans ce cadre, la présence d’un grand groupe comme la Fenaco pose problème. La puissante fédération helvétique est le revendeur historique des machines agricoles de la marque allemande CLAAS en Suisse. Or, c’est 365FarmNet, une entreprise issue de CLAAS, qui a été approchée pour se charger du développement technique de Barto. La crainte des agriculteurs est que les données agricoles regroupées sur la plateforme soient captées par la Fenaco, puis utilisées à des fins commerciales à l’insu des principaux intéressés.

Contacté à ce sujet, le service de presse de la Fenaco nous renvoie vers Barto SA, l’entreprise créée pour construire et exploiter la plateforme. Jürg Guggisberg, son directeur, répond: «365FarmNet est légalement indépendante de CLAAS, et aucunes données des utilisateurs n’affluent auprès de l’entreprise mère. Elle présente en outre de nombreux avantages. Sa plateforme est déjà utilisée par plus de 20’000 exploitations européennes. Des fonctions de base comme la liste de parcelles, la planification de l’alternance des cultures, ou la gestion du bétail sont déjà présentes. Il s’agirait seulement de les adapter aux conditions suisses

 

Pragmatisme helvétique

L’Union suisse des paysans, de son côté, reconnaît être «attentive à toutes les conséquences possibles» pouvant résulter du développement de Barto, auquel elle participe. «Nous avons aussi entendu ces craintes émises par les agriculteurs», admet Francis Egger, responsable du département économie, formation et relations internationales de l’USP. «Mais quelle est l’alternative à Barto? Il faut faire preuve de pragmatisme. Pour développer une plateforme entièrement helvétique, il faudrait des dizaines de millions de francs, que nous n’avons pas.»

Le responsable précise que l’USP a posé certaines conditions «non négociables». La faîtière veut qu’aucun actionnaire obtienne une majorité dans l’actionnariat de Barto, qu’il n’y ait aucune discrimination vis-à-vis des partenaires potentiels et .... «nous souhaitons également que les agriculteurs puissent décider à qui ils transmettent leurs données, et qu’ils aient la liberté de le faire ou non, note Francis Egger. Et d'ajouter: «Jusqu’à présent, ces conditions ont été acceptées

Qu’adviendrait-il alors si Barto ne voyait pas le jour? Selon le responsable, plusieurs scénarios sont possibles: «Il pourrait se créer un certain nombre de plateformes spécifiques liées à des branches de production, ou à des labels, etc. L’autre option, qui fait peur, est que la grande distribution, ou pire encore de grands groupes comme Google, Alibaba ou Syngenta, mettent en place ces solutions. Avec tous les risques de protection des données et de dépendance que cela poserait. À la fin, il faut choisir. Il n’y a pas vraiment de système idéal.»

En tout cas, l’enjeu est de taille. L’agriculture connectée aiguise les appétits. Selon un rapport de la plateforme AgFunder, au niveau mondial, le secteur a drainé 3,2 milliards d’investissements en 2016, contre 900 millions en 2013.

 

 
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