Les chantres genevois de la «nouvelle finance»

NOUVELLE_FINANCE_1.jpeg
 

Dix ans après la crise des subprimes, la question du prochain choc refait surface. Deux experts vivant et travaillant à Genève proposent leurs mesures, de la philanthropie aux investissements de qualité, pour prévenir une nouvelle phase d’instabilité. Et pour assainir durablement la finance.

 

Luisa Ballin

10 octobre 2017 — Ils se sont rencontrés à Londres lorsqu’ils travaillaient à la banque J. Henry Schroeder. Ils se côtoient désormais à Genève où ils continuent d’exercer dans le domaine financier. Lodewijk van Moorsel, après avoir été cadre à l’UBS et à la banque Goldman Sachs, officie aujourd’hui en qualité de directeur d’une société internationale de gestion d’actifs. Issu d’une illustre lignée valaisanne, Derek Queisser de Stockalper est, lui, l’auteur de l’ouvrage Reciprocity in the Third Millennium: Money or the structure of socio-economic evolution. Book I: Loss of Values (Slatkine Editions, 2016).

Dans un café-librairie de la vieille-ville de Genève, ils acceptent de s’entretenir avec La Cité. «Inquiétude», «risque», «bulle», ce sont les termes qui reviennent dans la presse depuis le début de l'été pour suggérer une nouvelle crise financière mondiale, dix ans après celle des subprimes. Mais les propagateurs de bonnes nouvelles sont aussi très présents dans les médias, affirmant que «la crise est finie».

Après 2008, la plupart des dirigeants n’ont cessé de répéter que des réformes majeures étaient urgentes. Certains vont jusqu’à affirmer aujourd’hui que le système financier est plus sûr, plus simple et plus équitable. En vérité, elles sont loin d’avoir interrompu la course folle de la finance. Lodewijk van Moorsel et Derek Queisser de Stockalper proposent leurs mesures pour prévenir une nouvelle phase d’instabilité. Et pour assainir durablement la finance, allant jusqu’à proposer une alternative ambitieuse pour rendre l’économie plus inclusive et solidaire.

 

  • La philanthropie

Une partie du capital créé par la finance doit être réinvesti dans la communauté, plaide d’emblée Derek Queisser de Stockalper: «On l’a vu avec Bill Gates dans le domaine de la santé, ou avec Warren Buffet, le milliardaire devenu lui aussi philanthrope. La philanthropie refait surface pour contribuer à stabiliser les sociétés secouées par les turbulences de la mondialisation

Selon Lodewijk van Moorsel, «le bon travail fait dans une entreprise n’est pas suffisamment communiqué aux gens». Lors des élections aux États-Unis et de la votation sur le Brexit en Grande-Bretagne, poursuit-il, «pas un mot n’a été dit sur la philanthropie des entreprises et de certains citoyens; il est important de savoir dans quel projet va l’argent et pas seulement que les marges et les dividendes des actionnaires vont augmenter».

Lodewijk van Moorsel. © DR

Lodewijk van Moorsel. © DR

Pour ce directeur d’une société de gestion d’actifs, qui affirme avoir assisté à «énormément de changements ces vingt dernières années», «la montée du capitalisme extrême et des marges de profit inouïes grâce à la mondialisation et à la digitalisation ont laissé beaucoup de monde sur le bord de la route».

Derek Queisser de Stockalper renchérit: «Dans le système libéral, on a tendance à séparer le gouvernement du secteur privé et à les mettre l’un contre l’autre. La mondialisation a amené une complexification du système socio-économique où l’on ne peut pas simplement dire que le gouvernement d’un État prendra en considération les besoins de ses citoyens. On voit qu’aux États-Unis et en Grande-Bretagne notamment, le gouvernement ne peut pas tout résoudre. Le secteur privé doit aussi apporter une contribution au bien-être de tous.» Et d’ajouter: «Les personnes qui ont du capital ne sont pas toutes là pour faire toujours plus de profit seulement. Nombre d’entre elles souhaitent le redistribuer pour solidifier les communautés qui risquent l’implosion. C’est intelligent. À moyen et à long terme, tout le monde sera gagnant si toutes les parties prenantes jouent un rôle positif et évolutif

 

  • Investissements de qualité

Avec la philanthropie, il est nécessaire de faire la promotion des investissements de qualité, et élaborer une nouvelle donne qui rendrait l’économie plus inclusive et solidaire, suggère Derek Queisser de Stockalper: «À Londres, la grande banque familiale anglaise J. Henry Schroeder, dûment cotée et forte de ses valeurs, était dans les années 1990 l’antre incontournable des investissements de qualité. Aujourd’hui, le marché est devenu pure spéculation. Il faut revenir à l’allocation de capitaux avec une vraie recherche de sens

Il poursuit en citant son expérience dans le secteur fusion-acquisition: «Nous avions des clients comme les grands producteurs d’électricité ou de gaz qui nous demandaient conseil pour une stratégie à long terme et non pour un lien basé uniquement sur les transactions à court terme, approche plus liée à la culture américaine, portée entre autres par Goldman Sachs

 

  • Effet inclusif des monnaies numériques

Derek Queisser de Stockalper, qui, outre les relations internationales, a suivi des cours de philosophie, note que les flux monétaires ont eu une grande influence sur la manière dont notre société s’est structurée. «Après avoir étudié aux États-Unis et travaillé dans la finance à Londres, je me suis intéressé au mouvement digital grâce auquel nous pouvons théoriquement être connectés au monde virtuel à travers des écrans. À l’époque, les téléphones intelligents n’existaient pas. Je voulais savoir quel serait l’impact du digital sur notre mode socio-économique. J’ai analysé les nouveaux outils financiers pour savoir s’ils étaient aptes à rendre le système plus inclusif notamment dans les pays émergents plongés dans un système qui était bloqué

Derek Queisser de Stockalper. © DR

Derek Queisser de Stockalper. © DR

Les monnaies numériques per se ne sont pas nécessairement plus inclusives, sauf si elles fédèrent une communauté avec des valeurs communes. Celles que Derek Queisser de Stockalper appelle les monnaies numériques «sociales» peuvent en revanche créer des dynamiques inclusives: «L’idée est que toute communauté ayant des besoins de bases, sécurité physiologique, santé, éducation, protection contre des dangers externes, sécurité environnementale, par exemple, puisse y répondre sans dépendre seulement de revenus fiscaux ou de donations philanthropiques sociales venant de la communauté, liés aux activités d’une monnaie d’État et de son système financier.»  

Cette troisième voie citée par l’expert financier suisse propose que tout citoyen puisse contribuer directement à la communauté à travers ses activités et compétences et ainsi gagner des crédits à utiliser pour ses propres besoins de bases courants ou futurs et non pour ses besoins de consommation. «Cette approche est inclusive et complémentaire, car elle ne dépend pas de l’accès à une monnaie d’État. De telles monnaies aideraient à responsabiliser les agents du système, ou citoyens, et les inciteraient à des comportements plus collaboratifs. Elles permettraient ainsi de solidifier le lien social sur la durée», précise-t-il.

 

  • Injection de nouvelles valeurs

Un autre défi consiste à faire en sorte que les pays se diversifient et qu’ils dépendent de moins en moins des valeurs financières. «Face au système capitaliste et à son approche dure pour créer du profit à court terme, j’ai pensé que le système pouvait offrir des opportunités plus intéressantes. Lorsque j’ai rejoins la compagnie industrielle Firmenich, basée à Genève, l’on m’a proposé de créer un groupe de stratégie globale. Il s’agissait au départ d’une transition générationnelle qui consistait à innover, à développer de nouveaux marchés et peut-être à acquérir des sociétés. En 2003, j’ai proposé d’utiliser le développement durable comme source d’innovation, pour montrer qu’à travers de nouvelles valeurs et de nouveaux référents nous pouvions stabiliser les modèles d’affaires sur le moyen et le long terme avec la perspective de créer plus de valeur pour les actionnaires, les employés et, par exemple, les fournisseurs, pour essayer de minimiser l’impact négatif et préserver les valeurs dans un modèle innovant», commente Derek Queisser de Stockalper.

«Plutôt une possibilité donnée aux employés d’œuvrer pour créer de la prospérité tout en donnant un sens à leur travail. Le système capitaliste qui a trop de crédit, trop de dettes, a généré un déséquilibre. M’appuyant sur mes études en philosophie et dans le domaine de la finance, j’ai relié toutes les pièces du puzzle et j’ai commencé à écrire sur le concept de la réciprocité liée à la valeur sociale», ajoute l’expert financier suisse.

Concept dont Derek Queisser de Stockalper fait l’éloge dans son ouvrage Reciprocity in the Third Millennium: Money or the structure of socio-economic evolution. Book I: Loss of Values. «L’échange de besoins, ressources et compétences, s’effectue à plusieurs niveaux: économique, social et créatif», analyse-t-il. Il rappelle que l’anthropologue américain Marshall Sahlins définit trois processus de réciprocité utilisés chacun pour allouer des ressources au sein d’une communauté: la réciprocité du cadeau, la réciprocité balancée qui est le troc ou la réciprocité négative, autrement dit la monnaie. «Aujourd’hui nous dépendons en grande partie de la troisième famille de réciprocité pour allouer nos ressources et en conséquence définir certaines de nos relations sociales. Mais de nouvelles technologies, telle que la blockchain, nous facilitent aujourd’hui l’accès à des formes de réciprocités plus anciennes, nous offrant l’opportunité d’allouer nos ressources d’une manière plus efficiente ou juste, au sens économique, mais également social

Les philanthropes sont-ils dès lors des utopistes ou des experts visionnaires qui peuvent révolutionner la manière de financer le développement global? Lodewijk van Moorsel et Derek Queisser de Stockalper ne sont pas les seuls à pencher pour cette deuxième hypothèse.


Un forum organisé par l’Institut de hautes études internationales et du développement — The Graduate Institute, Le Temps et Le Monde Afrique, réunit, le 12 octobre, à la Maison de la Paix à Genève, plus de vingt intervenants de haut niveau: philanthropes, entrepreneurs, décideurs, experts du monde académique et du développement afin de se pencher sur les pistes pour repenser la philanthropie au niveau mondial.

https://www.rethinking-philanthropy.ch

 
ÉconomieLuisa Ballin