Les gagnants et les perdants de la course à l’innovation

Francis Gurry, directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). © Emmanuel Berrod / WIPO Media Library / Genève, 6 juillet 2017

Francis Gurry, directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). © Emmanuel Berrod / WIPO Media Library / Genève, 6 juillet 2017

 

En marge du débat intitulé «Qui gagne la course à l’innovation?», au Club suisse de la presse à Genève, Francis Gurry, directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), et Thomas Cueni, directeur général de la Fédération internationale des fabricants de l’industrie pharmaceutique (IFPMA), ont, pour La Cité, levé le voile sur les disputes actuelles concernant des innovations dont l’exploitation génère de la croissance et de l’emploi.

Luisa Ballin
7 juillet 2017

 

«Qui gagne la course à l’innovation? Je vous répondrai en un mot: la Suisse», déclare Francis Gurry, directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), sise à Genève. La Suisse figure en tête des pays les plus innovants du monde, suivie de la Suède, des Pays Bas, des États-Unis et du Royaume-Uni, selon l’Indice mondial de l’innovation publié en juin 2017 (lire ici) par l’OMPI, l’Université Cornell, aux États-Unis, et l’Institut européen d’administration des affaires, basé en France.

Quelques jours après la publication de ce classement, Francis Gurry était au Club suisse de la presse à Genève pour présenter cette «performance admirable, exceptionnelle et méritée». La Suisse, ajoutait-il, est arrivée en tête de l’indice lors des sept dernières années. Un succès dû en grande partie à l’ouverture du pays au niveau international. Au-delà de ce rappel affirmant la suprématie de la petite Helvétie sur l’innovation mondiale, le directeur de l’OMPI a conduit les journalistes présents dans les coulisses de l’Indice mondial de l’innovation.

Pour évaluer le degré d’innovation, facteur primordial pour la compétitivité d’un pays, explique-t-il, l’OMPI a pris en compte plus de quatre-vingt aspects de l’économie, de la société et de la politique afin de mettre en lumière les bonnes pratiques constatées dans les différentes régions du monde. «L’Indice 2017 montre que la technologie est désormais devenue une force dominante dans l’économie mais aussi dans la société.» S’agissant de la méthodologie, ajoute-t-il, «certaines personnes sont étonnées de voir que les États-Unis sont en quatrième position, que le Japon est plus bas dans la liste ou encore que la Chine figure en vingt-deuxième position: la réponse est que lorsque nous mesurons l’innovation aux États-Unis, nous ne prenons pas seulement en compte la Silicon Valley et Boston, nous tenons compte également du Mississippi, du Nebraska et des deux Dakotas», précise Francis Gurry.

Ce qui montre que les grandes économies diversifiées comme les États-Unis ne sont pas aussi performantes que les économies plus petites et moins diversifiées comme la Suisse, les pays scandinaves ou Singapour. L’innovation, concept étendu, ne couvre pas seulement l’industrie lourde. Plusieurs formes d’innovation existent notamment dans le marketing et la création d’industries nouvelles. Les gagnants de l’innovation sont alors ceux qui créent de nouveaux marchés capables de générer de la croissance et des emplois. Et Francis Gurry de mentionner la révolution que constituent les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle. Tout comme le génome des plantes et des êtres humains, ces technologies sont et seront génératrices d’emplois.

Dans la course à l’innovation, les grands perdants restent pour l’heure les peuples premiers, dont de nombreuses découvertes et innovations ont souvent été spoliées, particulièrement dans le domaine de la médecine traditionnelle. À la question de La Cité de savoir comment respecter la propriété intellectuelle de ces populations, Francis Gurry répond: «Nous n’avons pas de protection pour les citoyens d’un peuple qui font les premières observations scientifiques des causes, effets et résultats d’un phénomène touchant par exemple une plante. Cela n’est pas récompensé par le système de l’OMPI. Je pense que tant que nous ne nous pencherons pas sur cette question, il y aura non seulement un sentiment d’injustice de la part des responsables des innovations traditionnelles, mais nous aurons aussi des problèmes pratiques dans le domaine économique pour cause de disputes. La propriété intellectuelle donne des droits

 
Thomas Cueni, directeur général de la Fédération internationale des fabricants de l’industrie pharmaceutique (IFPMA). © Emmanuel Berrod / WIPO Media Library / Genève, 6 juillet 2017

Thomas Cueni, directeur général de la Fédération internationale des fabricants de l’industrie pharmaceutique (IFPMA). © Emmanuel Berrod / WIPO Media Library / Genève, 6 juillet 2017

 

Aux côtés de Francis Gurry, le Club suisse de la presse a convié Thomas Cueni, directeur général de la Fédération internationale des fabricants de l’industrie pharmaceutique (IFPMA). Que ferait le secteur pharmaceutique s’il devait faire face aux membres des peuples premiers qui pourraient entamer des actions en justice afin de protéger leurs découvertes et innovations? «Il est fondamental que les législations nationales fournissent la protection nécessaire aux savoirs traditionnels des peuples autochtones, tout en favorisant un domaine public robuste et assurant la sécurité juridique nécessaire à la recherche et au développement dans le secteur pharmaceutique», déclare-t-il à La Cité, et d’assurer que «l’industrie pharmaceutique s’engage de manière constructive dans les négociations en cours à l’OMPI et dans le cadre de la Convention onusienne sur la diversité biologique».

Le directeur général de la IFPMA émet cependant une réserve. Il estime que «le débat sur l’accès aux bénéfices est souvent politisé et, pour 90% du temps, il porte sur le partage des bénéfices alors qu’il n’y a pas de bénéfices et que la plupart des firmes pharmaceutiques n’entrent pas en discussion parce qu’elles ne veulent pas être partie prenante de la querelle politique qui crispe ce dossier». Et de préciser que «les firmes pharmaceutiques qui ont quitté la recherche sur les substances naturelles sont plus nombreuses que celles ayant investi ce secteur». Selon lui, il est primordial «qu’on parle plutôt du besoin d’inciter la recherche à créer des bénéfices que de partager des bénéfices qui n’y sont pas».

L’approche de la Suisse «qui demande la transparence est le consentement préalable, en ligne avec l’esprit du CBD, mais sans lien avec les brevets, est pour moi la bonne», conclut le directeur général de la Fédération internationale des fabricants de l’industrie pharmaceutique.


Classement 2017
1.   Suisse (n° 1 en 2016)
2.  Suède (2)
3.  Pays-Bas (9)
4.  États-Unis (4)
5.  Royaume-Uni (3)
6.  Danemark (8)
7.  Singapour (6)
8.  Finlande (5)
9.  Allemagne (10)
10. Irlande (7)
11.  République de Corée (11)
12. Luxembourg (12)
13. Islande (13)
14. Japon (16)
15. France (18)
16. Hong Kong (Chine) (14)
17. Israël (21)
18. Canada (15)
19. Norvège (22)
20. Autriche (20)
21. Nouvelle-Zélande (17)
22. Chine (25)
23. Australie (19)
24. République tchèque (27)
25. Estonie (24)

 

 
ÉconomieLuisa Ballin