Le scandale Petrobras fait un détour par Lausanne

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Une fiduciaire lausannoise est au cœur du rachat frauduleux de la plus grande entreprise pétrochimique d’Amérique latine.

 

Federico Franchini

16 octobre 2017 — Les investigations sur l’affaire Petrobras, le plus grand scandale financier de l’histoire, mènent à Lausanne. Plus précisément dans les bureaux de Gestar Financial Services, une fiduciaire aujourd’hui en liquidation qui a servi de courroie de transmission dans le rachat, en janvier 2010, de Quattor, une compagnie pétrochimique brésilienne, par son concurrent Braskem. Une transaction de plus de 500 millions de dollars qui érige Braskem au rang de la plus grande entreprise pétrochimique d’Amérique latine.

Sept ans et demi plus tard, ce rachat dévoile ses rouages frauduleux. C’est en recoupant les sources d’un pot-de-vin de 100 millions de dollars que les enquêteurs ont levé le voile sur la fiduciaire lausannoise. Une pièce essentielle de la complexe mécanique conçue par Odebrecht pour parvenir à ses fins.

En faisant tomber Quattor dans son escarcelle, Braskem domine le marché pétrochimique sud-américain. Détenue à 50,1% par Odebrecht et à 47% par Petrobras, la compagnie fait figure d’ogre.

Dérouler la pelote de ce rachat stratégique donne le tournis. Dans ses récentes éditions, le quotidien espagnol El Paìs en donne un ample aperçu. Pour commencer, le pot-de-vin astronomique de 100 millions de dollars a été empoché par le principal actionnaire de Quattor, l’homme d’affaires Frank Geyer Abubakir.

Ce versement est confirmé, lors d’une déposition judiciaire, par Marcelo Odebrecht, le PDG de la multinationale éponyme, au centre du scandale Petrobras, condamné en mars 2016 à dix-neuf ans de prison. Et avoué par Frank Geyer Abubakir lui-même: devant les enquêteurs brésiliens, il a affirmé avoir reçu une «indemnisation» de 150 millions de réais brésiliens sur un compte suisse en échange d'un accord pour vendre à Braskem sa participation dans Quattor.

La majeure partie des 100 millions de dollars parviendra à Frank Geyer Abubakir par le canal lausannois de Gestar Financial Services, lorsque la fiduciaire était rattachée à la banque privée Espírito Santo, établie à Pully depuis plus de trois décennies avant d’être mise en faillite en 2014.

L’argent était mis à la disposition de Gestar par la fondation panaméenne Lodore Foundation, une création d’Odebrecht avec l’entremise de la Banca Privada d’Andorra (BPA), un institut accusé en 2015 par le Trésor étasunien d’œuvrer pour des groupes criminels dans le monde entier, et qui est aujourd’hui soupçonnée d’avoir joué un rôle central dans les opérations de corruption mis en place par Odebrecht.

Selon des documents en notre possession (ici), la fondation panaméenne Lodore Foundation a été exclusivement créée pour acheter des bons du Trésor étasuniens. Et ce, pour le compte de la société Klienfeld qui lui fournissait le liquide nécessaire. Basée à Panama, cette dernière figure parmi les sociétés utilisées par Odebrecht pour effectuer les versements de pots-de-vin, en échange de marchés publics, aux dirigeants de Petrobras, ainsi qu’à des fonctionnaires et hommes politiques de plusieurs pays.

Cette opération avait pour but de masquer et entraver l’identification de Klienfeld, propriétaire des fonds et agent payeur. Dans le contrat signé entre cette société et une fondation gérée par la Banca Privada d’Andorra, la BPA Serveis, dont La Cité dispose d’une copie, on découvre le montant et les dates à partir desquelles les bon du trésor américain acquis par Lodore devaient être transférés à Gestar Financial Services (lire ici).

Qui sont les hommes derrière ce montage? Premièrement, l’ancien directeur d’Odebrecht, Luiz Eduardo Da Rocha Soares, qui donnait les ordres de paiement de son bureau au Departamento de Operaciones Estructuradas, véritable «département corruption» constitué au sein de Odebrecht.

Derrière lui, selon des documents que La Cité a pu se procurer, on trouve Andrés Sanguinetti, un gestionnaire de la Banca Privada d’Andorra qui communiquait avec le «département corruption» d’Odebrecht à travers Drousys, un système crypté fonctionnant avec des noms de codes personnalisés.

Il y a également Fernando Migliaccio, l’employé du «département corruption» arrêté à Genève en février 2016. Il utilisait le nom de code de Waterloo pour procéder à «l’opéraçao Braskem» (lire notre enquête parue dans l’édition d’octobre de La Cité).

Parmi les communication codées entre ces hommes, il est à relever l’e-mail d’Andrés Sanguinetti à Tushio, nom de code de Luiz Eduardo Da Rocha Soares (lire ici), citant le règlement de la Lodore Foundation, où on peut lire que le bénéficiaire unique de la fondation était la société Gestar Financial Services. Lodore Foundation a été créée à la veille de l’annonce du rachat de Quattor par Braskem.

 

 
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