Le renversant train de vie du crowdfunding

Amanda Palmer a financé le premier album de son groupe, le Grand Theft Orchestra (ici à Berlin) grâce au crowdfunding. Mais elle avait utilisé une partie de l’argent à des fins personnelles. ©Keystone / AP Photo / Adam Berry / 14 juin 2012

Amanda Palmer a financé le premier album de son groupe, le Grand Theft Orchestra (ici à Berlin) grâce au crowdfunding. Mais elle avait utilisé une partie de l’argent à des fins personnelles. ©Keystone / AP Photo / Adam Berry / 14 juin 2012

 

En dix ans, le «financement participatif» est devenu un moyen alternatif au système traditionnel dominé par les banques. Mais ses mirifiques succès sont ternis par des affaires d’abus de confiance. L’année 2013 s’annonce décisive.

 

Luca Marti
22 février 2013

Les cérémonies des Oscars de 2011 et 2012, ont été les témoins d’un vent de renouveau, à travers une particularité imperceptible, mais dont l’impact est de taille: deux des films nominés — quoique non récompensés — ont été réalisés avec un budget réuni à l’aide du crowdfunding ou financement participatif. Sun Come Up et Incident In New Baghdad ont lancé leur campagne de financement sur le site kickstarter.com, spécialisé dans le crowdfunding, qui offre à n’importe quel entrepreneur, sans même aucune connaissance de l’informatique, l’opportunité de créer une plateforme pour un projet quel qu’il soit, du film à l’opéra, en passant par les jeux vidéos et la musique.

L’année 2013 commence avec une explosion de la popularité du «financement participatif» auquel, à ses débuts, un tel avenir n’aurait jamais été envisagé. Cette pratique, qui fait ses premiers pas en 2003 dans le domaine de la musique, avec le site artistshare.com, et qui permet aux internautes de financer la création d’un album sans avoir recours aux labels, déclenche un mécanisme de financement révolutionnaire. Le site indiegogo.com, à sa création en 2008, étend cette pratique innovante, qui laisse aux consommateurs un plus grand contrôle sur leurs futurs achats, aux domaines du cinéma, de la mode, et à bien d’autres catégories. Mais la popularité arrivera avec kickstarter.com, qui reprend tous les concepts d’indiegogo.com, si ce n’est qu’il interdit les projets de charité.

C’est sous l’impulsion de kickstarter.com que le crowdfunding deviendra un moyen alternatif à l’investissement traditionnel dominé par les banques. Avec des effets plutôt surprenants: le projet de l’entreprise Pebble Technology, une montre offrant les mêmes capacités qu’un smartphone, réunira un financement supérieur de 10 000% par rapport à son but initial: son budget atteindra ainsi la somme inespérée de 10 266 845 dollars.

 

DU CARITATIF...

Bien qu’il existe des pratiques de financement participatif plus traditionnel, avec retour sur investissement, le système du crowdfunding n’escompte généralement pas de profit: les créateurs proposent des paliers d’investissement, pour lesquels les récompenses augmentent avec le capital investi — et qui, la plupart du temps, englobent le fruit de la réalisation des projets eux-mêmes. La recherche de fonds pour la console de jeux vidéos Ouya, ciblée sur le développement amateur et financée à hauteur de 8,5 millions de dollars, proposait à ses financiers d’un nouveau genre des paliers allant de 10 à 10 000 dollars, avec une multitude de compensations: la console elle-même n’était, cependant, offerte qu’à ceux qui investissaient plus de 95 dollars. Cette manière de procéder offre la possibilité de soutenir un projet avec pour ambition la simple satisfaction de le voir réussir.

D’une part, l’idéologie philanthropique derrière cette méthode de financement a permis la réalisation de nombreux espaces publics, et autres espaces culturels, dont, entre autres, un musée Tesla — dont le crowdfunding a été dirigé par Matthew Inman, un dessinateur humoristique américain —, un parc érigé dans une station de tramway new-yorkaise, ou encore un très ordinaire arrêt de bus dans la ville d’Athens, en Géorgie. D’autre part, le financement participatif a donné un nouvel élan aux campagnes caritatives. La facilité du bouche-à-oreille incessant sur internet peut être source de succès inattendus dans ce domaine. En juin 2012, une vidéo publiée sur YouTube montrait une surveillante de bus scolaire de soixante-huit ans, Karen H. Klein, en sanglots, brimée et insultée par des adolescents. L’extrait, filmé à l’insu des jeunes garçons, à l’aide d’un téléphone portable, s’est répandu à travers le web comme une traînée de poudre.

La publication de nouvelles informations sur la monitrice malmenée, dont la situation financière précaire et son veuvage de plus de dix ans, mène à la création d’une campagne sur le site indiegogo.com, dont le but est très simple: Lets Give Karen — The bus monitor — H Klein A Vacation! (Pour que Karen H. Klein se paye des vacances!). Max Sidorov, un citoyen sans expérience dans ce genre d’opération, est le responsable de cette campagne. Il déclare sur la page qu’après avoir eu le cœur brisé par la vidéo, il aurait immédiatement pensé à faire appel à la bonté des internautes, pour offrir à la surveillante de bus des vacances «qu’elle n’oubliera jamais». L’idée charitable, qui mise au départ sur un montant de 5000 dollars, atteint des proportions gigantesques. Max Sidonov se retrouve avec un budget de vacances de plus de 700 000 dollars. La famille Klein décide, après des vacances très discrètes et à la destination non divulguée, de mettre cet argent à profit pour créer une association contre ce genre d’humiliations.

 

... À L’AMATEURISME...

Mais ce genre d’actualité, exemple du meilleur que le financement participatif puisse donner, trouve son contraire à travers les multiples affaires d’abus de confiance, ou de simple manque de professionnalisme de la part des crowdfunders. Amanda Palmer, musicienne de longue date basée à Boston, s’est laissée prendre au jeu l’an dernier, en lançant une campagne permettant de couvrir les frais de sonpremier album de son nouveau groupe, le Grand Theft Orchestra. Le financement, au succès retentissant, rapporte environ 1,2 million de dollars à l’artiste. Une fois le disque enregistré, elle se met en route pour accomplir la seconde partie de son plan, à  savoir une «tournée mondiale».

Dès les premiers jours, alors que sa popularité est au plus haut et que son website est consulté par des milliers d’intéressés, Amanda Palmer y publie une annonce, priant les musiciens locaux des villes que le Grand Theft Orchestra doit visiter durant sa tournée de venir jouer pour celui-ci... gratuitement. Plus rapidement que l’on puisse prononcer la formule «abus de biens sociaux», des internautes consciencieux comprennent que si l’artiste n’a pas proposé de rétribution, c’est parce qu’elle a dépensé l’intégralité de ses fonds, alors qu’elle aurait dû financer, en plus de la production de l’album et des produits dérivés, la totalité de sa tournée.

Amanda Palmer est mise à mal. L’affaire prend de l’ampleur lorsque des spécialistes du domaine musical examinent les chiffres de coûts de production établis par la chanteuse. Selon Standard Vinyl, une compagnie d’impression de vinyl et autres supports musicaux, ceux-ci ont été «hautement surévalués». Amanda Palmer estime, sur sa page kickstarter.com, le prix du pressage de ses 7000 CD à hauteur de 105 000 dollars, alors que Standard Vinyl indique, sur le site Gawker, que le coût d’une telle commande revient, selon leurs tarifs, à 9 000 dollars. Son combat perdu d’avance contre les médias, l’artiste finit par s’excuser, accepte de payer les musiciens, et admet avoir utilisé une partie du financement à des fins personnelles.

Cet exemple de mauvaise comptabilité et de gestion hasardeuse n’est pas isolé dans le financement participatif — d’une part à cause du manque de sérieux accordé aux plateformes de financement, et d’autre part, en raison de l’absence de vérification préalable des campagnes. Les créateurs ayant recours au crowdfunding ont bien souvent moins besoin de faire valoir leurs références que leurs contreparties de la finance traditionnelle. Il est ainsi bien plus facile de se présenter ouvertement comme amateur sur indiegogo.com que dans un institut de financement classique...

L’importance de la communication, où tout doit être mis sur la table pour pousser l’internaute à débourser, a motivé certaines pratiques frauduleuses. Le développeur de jeux vidéos Obsidian Studios, une marque très respectée, rapporte à cet effet que certaines entreprises auraient sollicité la possibilité d’utiliser le nom du studio comme créateur de leur campagne, dans le but d’obtenir la publicité venant de la qualité habituellement associée à celui-ci.

 

... JUSQU’AU DÉSASTRE!

Mais certains «incidents» prouvent qu’un nom forçant le respect n’est pas preuve d’infaillibilité. Josh Dibb, un membre du groupe Animal Collective, encensé par la critique pour plusieurs de ses albums, avait lancé une campagne pour financer, d’une part un voyage au «festival au désert» au Mali, puis un concert et un album sur les lieux. Après un succès peu éclatant, mais d’une valeur de 25 985 dollars, les fonds sont réunis fin 2009. Puis, pendant trois ans, rien. Exceptées les justifications répétées du musicien. Début 2013, Josh Dibb annonce que le capital a été versé au Temedt, une organisation de charité malienne. Mais cela ne calme pas les investisseurs 2.0: aucun produit, dont l’album prévu et les artbooks, n’a été distribué, même si Josh Dibb promet que ceux-ci verront bien le jour.

La controverse qui entoure les abus de confiance découle de la mauvaise interprétation que font nombre d’internautes du système de financement participatif. Avec l’idée que les websites accueillant les campagnes de crowdfunding sont de grands magasins dématérialisés, mais que les produits présentés sont tenus comme finalisés et prêts à être commercialisés.

La tendance qu’ont les crowdfunders à présenter des prototypes qui semblent presque aboutis, couplée au manque de recherche et aux conclusions hâtives dont les internautes raffolent, crée artificiellement une perspective bien moins expérimentale et bancale que ce que les statistiques tendent à prouver.

Le professeur Ethan Mollick, de la Wharton School of the University of Pennsylvania, estime que trois-quarts des projets vont atteindre un retard atteignant jusqu’à huit mois avant d’être achevés — bien loin du quart d’heure nécessaire pour aller faire ses courses au magasin local. Ces mises en garde étant peu répandues sur la plupart des sites, l’ignorance des rouages du système a ainsi bien souvent conduit des rêves d’entrepreneurs au désastre.

Seth Quest commence, à la mi-2011, à travailler sur un prototype de gadget pour iPad. Après avoir dépassé de loin sa date limite et admis devant ses contributeurs qu’il ne pourrait pas tenir ses promesses — tout en leur proposant un remboursement, il se prépare à revoir ses ambitions à la baisse, et à adopter une stratégie plus réaliste par rapport à l’industrie de la manufacture.

Au même moment, Neil Singh, avocat et commanditaire du projet, ayant cru que celui-ci était déjà réalisé et qu’il recevrait son gadget sur-le-champ, décide de poursuivre Seth Quest en justice. Après une longue procédure, ce dernier perd et se retrouve ruiné. Il essaie désormais de reconstruire sa vie au Costa Rica.

 

USINE À RÊVES

Ces dysfonctionnements ont quelque peu entaché la réputation du financement participatif, qui, parti avec un soutien optimiste et inconditionnel, a trouvé ses détracteurs parmi ses investisseurs. Mais la machine ne ralentit pas pour autant: en 2012,  trois milliards de dollars ont été investis à travers plus de 450 plateformes — soit le double de l’année précédente. Si les succès de 2012 peuvent donner l’illusion d’être la preuve de la viabilité du modèle, l’année 2013 s’annonce décisive.

Des projets d’une toute autre envergure, les plus financés de l’histoire du crowdfunding, arrivent à échéance dans les mois à venir, et représenteront sans doute un «rite de confirmation» pour les plateformes financières. Le fabricant de la montre high-tech Pebble a commencé à livrer ses premiers modèles le 24 janvier dernier. The Goon, film d’animation le plus soutenu de sa catégorie, à hauteur de 400 000 dollars, tiendra sa première séance cet été.

La FORM-1, projet d’imprimante 3D bon marché, devrait être mise en vente au niveau international en mars prochain. Finalement, To Be Or Not To Be: That Is The Adventure, reprise de Hamlet sous la forme du «livre-dont-vous-êtes-le-héros», dont le budget dépasse 500 000 dollars (initialement 20 000 dollars), verra ses premières copies en magasin vers mai prochain. Les prédictions, pour cette année, vont des annonces catastrophiques aux promesses de croissance mirifique. Mais le crowdfunding, qui utilise la confiance comme monnaie plus que toute autre place financière, semble bien trop imprévisible pour que des prophéties de ruine ou de richesse soient prises au sérieux.

Quoiqu’il en soit de l’avenir du financement participatif, qu’il finisse parmi les utopies abusées par les tricheurs, ou qu’il devienne un pilier de l’économie moderne, son futur proche dépendra largement de la persévérance des entrepreneurs-pionniers, qui, cette année encore, devront continuer, à travers leurs réussites, à donner au crowdfunding son image d’usine à rêves.

 

Paru dans l’édition du 22 février 2013

 

 

 

 
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