Une mystérieuse valise retrouvée à Genève rallume le scandale ENI

 C’est sur une valise semblable à celle-ci que la justice genevoise a mis la main de façon fortuite.   © Charlotte Julie / Archives

C’est sur une valise semblable à celle-ci que la justice genevoise a mis la main de façon fortuite.   © Charlotte Julie / Archives


 

À Milan, où s’est ouvert le procès contre des dirigeants du groupe pétrolier italien ENI impliqués dans une affaire de corruption au Nigeria, l’accusation attend avec impatience la livraison d’un bagage gris tombé, par un pur hasard, entre les mains du Parquet de Genève. Elle contiendrait des informations potentiellement explosives. Le procès reprend le 14 mai.

 

Federico Franchini

Mars 2018

Une petite valise grise, carrée, format pilot bag. Elle avait été entreposée à Genève dans le pied-à-terre d’un opérateur financier suisse basé dans les Émirats. Propriété d’un certain Emeka Obi, un homme d’affaires nigérian, elle a été retrouvée de manière fortuite, en avril 2016, lors d’une perquisition dans le cadre d’une procédure pénale qui n’a rien à voir avec l’histoire que nous allons raconter.
    À l’intérieur de cette mystérieuse valise: des cartes SIM, des passeports nigérians et, plus important, un ordinateur portable et un disque dur externe. Leur contenu, soit plus de 41 000 documents numériques, est attendu avec impatience par les procureurs de Milan qui en ont fait la demande aux autorités suisses. Dans la capitale financière de l’Italie, depuis le 5 mars, a lieu l’un des plus importants procès pour corruption jamais tenus dans la Péninsule...
Sur le banc des accusés, le géant pétroliers ENI, multinationale contrôlée en partie par l’État italien, et le groupe anglo-hollandais Shell. Treize personnes sont également inculpées: des cadres d’ENI, dont les deux derniers administrateurs délégués du groupe, ainsi que des intermédiaires italiens, russes, anglais et nigérians. Emeka Obi, propriétaire de la fameuse valise genevoise, fait, lui, l’objet d’une «procédure simplifiée». Renvoyé le jour de son ouverture, le procès reprend le 14 mai.

 

Naissance d’un scandale

L’enquête porte sur l’acquisition par les deux multinationales de la plus grande licence pétrolière d’Afrique, nommée OPL 245, sise au Nigeria. Pour obtenir ce précieux lot, ENI et Shell (ce dernier dans une moindre mesure) auraient versé le plus gros pots-de-vin de l’histoire: 1,092 milliard de dollars. Une somme qui a été répartie entre des intermédiaires, des dirigeants d’ENI ainsi que des politiciens nigérians, dont l’ancien président Goodluck Jonathan et l’ancien ministre du pétrole Dan Etete.
    C’est ce dernier qui, flairant la bonne affaire, achète en 1998, pour «seulement» 20 millions de dollars, le bloc OPL 245. Dix ans plus tard, ENI et Shell approchent Dan Etete et négocient le rachat de la concession. Dans ce contexte entrent en jeu plusieurs intermédiaires qui se donnent rendez-vous dans des hôtels de luxe, pour discuter et, surtout, essayer de tirer, chacun de son côté, son épingle du jeu.
    Devenant de plus en plus tendues au fil des réunions, les négociations entre ENI, Shell et Dan Etete sont brutalement interrompues lorsque le gouvernement nigérian et son président Goodluck Jonathan, arrivé au pouvoir en 2010, mettent hors-jeu les médiateurs et confient la concession à ENI et Shell pour 1,092 milliard de dollars. Le groupe italien pourra ainsi se justifier en déclarant: «Nous avons traité seulement avec l’État nigérian.» ENI a déposé ce montant sur un compte ouvert au nom du gouvernement nigérian auprès de Jp Morgan Chase à Londres. Pour les procureurs italiens, ce versement est le point de départ de la chaîne de pots-de-vin et de rétrocommissions qui a suivi.
    Cette affaire de corruption internationale sans précédent en Italie, auquel La Cité avait consacré un dossier en avril 2017. laissait entrevoir des points de connexion avec le système bancaire helvétique. Avec notamment ce fameux 1,092 milliard de dollars, que le gouvernement nigérian, après l’avoir reçu d’ENI, a tenté de transférer sur un compte ouvert à la BSI de Lugano, via la société offshore Petrol Service Co Lp. Une entité ad hoc avait même été créée, elle était administrée par une fiduciaire de Mendrisio et dont le bénéficiaire était l’homme d’affaires Gianfranco Falcioni, vice-consul honoraire italien à Port Harbour, dans la région pétrolière du Delta du Niger.
    Selon les autorités italiennes, qui ont demandé à la justice suisse de perquisitionner les bureaux de la fiduciaire et d’interroger son titulaire, ce transfert de l’argent par Lugano avait un objectif précis. «La distribution aux bénéficiaires de la corruption des sommes versées par ENI aurait dû être effectuée par le compte auprès de la BSI et en utilisant les bons offices des titulaires du compte», peut-on lire dans l’un des documents officiels que La Cité a pu consulter. Mais l’opération ne s’est pas déroulée comme prévu: le méga transfert n’a pas été autorisé par la BSI pour des raisons de compliance. Refusé par la banque tessinoise, le montant milliardaire a été divisé et transféré vers diverses destinations.

 

«Grands» intermédiaires

Quelque 215 millions de dollars restent ainsi bloqués pendant deux ans au Royaume-Uni, à cause d’un litige entre Dan Etete et Emeka Obi. Une fois ce contentieux réglé, une tranche de 110,5 millions de dollars est libérée en faveur de M. Obi par décision d’une Cour britannique. Du Royaume-Uni. Cette somme quitte alors le Royaume Uni pour atterrir en Suisse sur un compte contrôlé par Emeka Obi auprès de la LGT Bank de Bâle. En mai 2014, nouveau transfert, une somme de 21,2 millions de francs est versée à la banque Sarasin de Lugano sur le compte d’une société appartenant à l’intermédiaire italien Gianluca di Nardo. Ces deux comptes ont depuis été séquestrés par le Ministère public de la Confédération (MPC) suite à une requête des autorités italiennes. Pour le parquet de Milan, leur contenu était destiné à financer des rétrocommissions à des managers d’ENI et à d’autres intermédiaires.
    Aujourd’hui, alors que le procès vient de commencer en Italie, de nouveaux éléments s’ajoutent à cette saga. En octobre 2015, le parquet fédéral perquisitionne le domicile genevois de Richard Granier Deferre. Cet homme d’affaires franco-suisse, est, selon les autorités italiennes, «proche» de Dan Etete. Leur relation remonte aux années 1990, quand Granier Deferre travaillait au Nigeria pour le compte
de la société genevoise Addax.
    À cette époque déjà, il avait aidé Etete à transférer sur des comptes suisses des commissions occultes. En 2009, un tribunal français avait condamné ce dernier pour blanchiment aggravé et Richard Granier Deferre pour complicité de blanchiment. Pour les procureurs de Milan, l’homme a joué un rôle de premier plan dans l’affaire liée à la concession OPL 245. «Nous retenons que Granier Deferre est à connaissance d’informations de grande importance sur la transaction OPL245 et sur le rôle d’Etete, et qu’il pourrait disposer de documents importants pour l’enquête», écrivent alors les autorités italiennes à leurs homologues suisses. Ainsi, lors de la perquisition du domicile de Granier Deferre, les procureurs helvétiques retrouvent des documents et des schémas manuscrits indiquant les compagnies pétrolières ENI et Shell comme étant les destinataires d’un gros montant non connu.
    Interrogé en janvier 2016 par une procureure fédérale, Granier Deferre, appuyé par son avocat suisse Marc Bonnant, explique ses liens avec Dan Etete et son rôle dans la transaction. On apprend alors que c’est le même Granier Deferre qui a organisé la rencontre, à Vienne, entre Etete et deux hommes clé: le Russe Timour Agaev, l’un des accusés du procès de Milan, proche de Shell, et Emeka Obi, proche d’ENI. À partir de là, Obi et Agaev deviennent les grands intermédiaires de l’affaire et se retrouvent avec l’avocat suisse en de nombreuses occasions.
    Aujourd’hui, les informations que détient Emeka Obi, notamment celles contenues dans ses disques durs, pourraient jeter une nouvelle lumière sur la plus importante affaire de corruption que l’Italie ait connue. À Genève, le procureur Claudio Mascotto suppose que les disques durs retrouvés dans la valise d’Obi (déposée dans le logement d’un opérateur financier suisse) contiendraient les preuves des activités illicites de l’intermédiaire nigérian dans le cadre de l’enquête ENI-Shell.

 

«Extrême urgence»

Après avoir ouvert une procédure contre le Nigérian, Claudio Mascotto a communiqué sa découverte à ses homologues milanais qui lui ont aussitôt adressé une commission rogatoire. «Il n’est pas pensable que la valise ait été oubliée par mégarde ou à cause de difficultés logistiques du moment», expliquent les procureurs de Milan. «Il est en revanche hautement probable que l’on soit devant à une tentative de dissimulation de documents électroniques et autres informations importantes dans l’enquête que le Parquet de Milan mène depuis deux ans à la recherche de preuves au niveau international
    Malgré «l’extrême urgence» invoquée par les magistrats italiens, le transfert de la valise a été bloqué. Emeka Obi a en effet fait opportunément poser des sceaux sur son contenu. La procédure, pour les lever, est encore en cours. Le procès de Milan commence ainsi sans les 41 000 documents sensibles cachés dans le bagage gris. Mais cette petite valise est l’un des motifs pour lesquels les juges italiens ont accepté, en décembre 2017, de tenir un méga procès contre ENI et Shell. Dans leur décision, ils font explicitement référence aux informations nouvelles en provenance de Suisse. Sans le dire, ils attendent que la fameuse valise grise et son contenu leur soient livrés.