L’État et les banques, nœud gordien de la crise

Image extraite de la vidéo de la conférence de Miret Zaki et Étienne Chouard le 3 décembre 2011

Image extraite de la vidéo de la conférence de Miret Zaki et Étienne Chouard le 3 décembre 2011

 

Les crises de la dette ne sauraient faire oublier les relations douteuses entre la classe politique et les banquiers. Elles composent pour l’essentiel les dessous de ces «hold-up financiers» que sont les défauts d’États souverains. Une thèse défendue, début décembre, à Genève, lors d'une conférence de Myret Zaki, rédactrice en chef ajointe du magazine Bilan, et de Étienne Chouard, professeur d’économie et gestion à l’Université de Marseille. Les deux intervenants ont mis l’accent sur ces liens de l’ombre et sur les méthodes pour les trancher.

 

Fabio Lo Verso
9 décembre 2011

Qui a tiré sur la Grèce? Posée en ces termes, la question ne paraissait pas incongrue au milieu d’un décor Far West où des cow-boys anticapitalistes, aux bretelles et aux ceinturons intimidants, croisaient des banquiers pleins aux as, les pochettes de la veste débordant de liasses de faux dollars étasuniens où campait une devise finement subversive: In Art We Trust.

Une mise en scène propice à la tenue d’une conférence sur le thème: «L’État et les banques, les dessous d’un hold-up historique». La Fédération des artistes de Kugler tenait en effet, le 3 décembre dernier, sa soirée annuelle dans la vieille fonderie de la pointe de la Jonction, à Genève. Le Far West, symbole de la sauvagerie et de la cupidité financière. Un must.

Pour l’occasion, en partenariat avec La Cité, Kugler a invité Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe de Bilan, et Étienne Chouard, professeur d’économie et gestion à l’Université de Marseille. Ce n’était pas un duel, mais la première a aussitôt dégainé comme s’il fallait abattre une cible mouvante: «La crise grecque a été décidée dans un restaurant de New York où, le 8 février 2010, se sont réunis les représentants de cinq fonds spéculatifs.» La Grèce était depuis longtemps très endettée, pourquoi s’est-elle soudainement retrouvée à genoux?

Derrière cette attaque qui a saigné à blanc le maillon faible européen, un personnage à la cupidité légendaire, le milliardaire financier George Soros, «l’homme qui fit sauter la Banque d’Angleterre», fondateur du Soros Fund Management, l’une des cinq entités participant au festin new-yorkais évoqué par Myret Zaki (ici le compte rendu du Wall Street Journal, uniquement pour les abonnés). Le cheval de Troie n’était autre que la banque Goldman Sachs, chargée de conseiller Athènes. «Elle fera en revanche filtrer vers le marché des informations sur l’état calamiteux de la dette grecque; techniquement, c’est un délit d’initiés

 

«Un marché d’escrocs»

Plus précisément, les cinq fonds spéculatifs décident de faire courir la panique sur le marché des produits dérivés CDS, ou credit default swap. Un titre qui permet de spéculer sur la dette d’un État et de toucher le jackpot en cas de faillite partielle ou de faillite tout court, en échange d’une grosse prime payée au vendeur. Un titre dont le taux d’intérêt augmente avec la probabilité de défaut de la dette visée. On contracte les CDS sur un marché non régulé et totalement opaque; les banques les dissimulent hors bilan dans les paradis fiscaux. Bref, un Far West financier où il est très facile de gagner des sommes faramineuses. «Un marché d’escrocs», dénonce Myret Zaki.

C’est avec ces solutions de dopage financier que les cinq fonds spéculatifs misent massivement sur le risque de faillite de la Grèce, qu’ils ont eux mêmes amplifié... Les agences de notation, «dont les évaluations se calquent sur le marché pourtant opaque des CDS», décident à leur tour de dégrader lourdement la note de l’État hellène.

Voilà qui a tiré sur la Grèce. Un tir qui va exclure Athènes du marché du refinancement de la dette et obliger l’UE à injecter des sommes colossales pour sauver le pays aux frais des contribuables européens. Un exemple de transfert d’argent public vers les poches des spéculateurs.

L’appât du gain n’est pas l’unique motivation des rapaces de la finance globalisée. «L’objectif du raid sur la Grèce, mais aussi avant elle sur l’Islande et l’Irlande, puis sur le Portugal, l’Italie et aujourd’hui l’Allemagne est d’affaiblir l’euro», une monnaie soutenue par la Chine et devenue l’épouvantail d’un dollar qui valse au bord d’un gouffre. «Les États-Unis sont en état de faillite», rappelle Myret Zaki, qui a consacré à ce sujet le retentissant ouvrage La fin du dollar. Comment le billet vert est devenu la plus grande bulle spéculative de l’histoire (Favre, avril 2011).

L’endettement pharaonique de la première économie mondiale affaiblit le billet vert, une devise dans laquelle sont libellés les principaux fonds de placement, dont ceux de Georges Soros et du gotha de la finance mondiale. «Trop de gens fortunés ont à perdre d’une chute de la devise étasunienne», glisse Myret Zaki. Couler l’euro pour écouler du dollar, c’est le crime parfait.

«Tout se passe comme prévu», enchaîne Etienne Chouard. «Cette crise, en réalité, n’en est pas une.» Ce professeur français a connu une certaine notoriété en 2005 à l’occasion de la campagne du référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Il avait habilement, et très efficacement, argumenté pour le «non». Ce traité interdit aux États en difficulté d’emprunter à la Banque centrale européenne (BCE) et les obliger à se plier au diktat des banques, rappelle-t-il. Qui a décidé d’imposer cette anomalie? «Les parlementaires, ceux-là mêmes dont les campagnes sont financées par les banques privées», assène-t-il. «Une coïncidence? On peut se poser la question..

 

Le précédent de 1973

Le précédent français de 1973 est là pour rappeler que «les relations incestueuses entre banquiers et classe politique ne datent pas d’hier». Cette année là, la loi appelée Pompidou-Giscard-Rothschild entre en vigueur. Elle interdit à l’État français d’emprunter directement auprès de la Banque de France. C’est la banque Rothschild, où Georges Pompidou fut au service durant sept ans, qui assumera en grande partie le rôle de prêteur. «À partir de cette date, les budgets français, dont l’endettement était jusque-là insignifiant, explosent. Aujourd’hui, la dette de la France représente un montant cumulé de plus de 1600 milliards d’euros. On ne pourra jamais la rembourser

Comment trancher les liens entre les élus et les banquiers? «Il faut reprendre le contrôle des politiques», clame le professeur d’économie, qui propose de commencer par la réforme des constitutions actuelles qui «organisent l’impuissance publique». Tout se passe comme prévu, affirmait-il en ouvrant son exposé. Traduisez: «La paralyse des citoyens est programmée», elle est écrite dans les lois fondamentales, qu’il faudra donc réécrire, si on veut libérer la puissance publique. Étienne Chouard prône à cet effet la création d’assemblées constituantes dont les membres seraient «tirés au sort», comme il y a 2500 ans dans la cité d’Athènes.

Pourquoi procéder à ce choix aléatoire? Selon le professeur, le mode de désignation par scrutin populaire n’a pas cessé de «produire des représentants politiques qui ont fixé les règles dans leur intérêt ou de leur clan politique», ce qui est contraire à l’intérêt général. «Ce n’est pas aux hommes de pouvoir d’écrire eux-mêmes les limites de leur pouvoir.» Afin d’éviter que de tes conflits d’intérêt apparaissent dans une assemblée constituante, Étienne Chouard considère que le tirage au sort serait le plus efficace des remèdes.

«À Athènes, grâce à ce système, pendant deux cents ans, les citoyens pauvres ont gouverné, les riches jamais, etla cité grecque était à l’apogée de la sa puissance économique et politique.» Ensuite, selon lui, le tirage au sort devra s’appliquer aussi à la sélection des parlementaires. Car si à Athènes, le peuple a gouverné pendant deux cents ans, dans nos démocraties modernes, durant la même période, le suffrage universel a façonné une «fausse démocratie, conférant 100% du pouvoir politique aux 1% d’ultra-riches: les marchands et principalement les marchands d’argent».

Ceux-là même qui aujourd’hui pressent des États souverains comme des citrons et obligent les populations à avaler la potion amère de l’austérité.

Pour visionner la vidéo de cette conférence:
https://www.youtube.com/watch?v=TLjq25_ayWM

 

Paru dans l’édition du 9 décembre 2011

 
ÉconomieFabio Lo Verso