Des jeux mais pas de pain!

 

 

 

Jean-Noël Cuénod
25 novembre 2014

La planète Foot ne connaît ni pitié ni pudeur. Elle n’a même pas la reconnaissance du ventre. La Confédération syndicale international estime que 4000 ouvriers immigrés risquent de perdre la vie durant les travaux herculéens commandités par le Qatar pour mettre sur pied «sa» Coupe du Monde de football en 2022.

Dans son reportage au Népal, La Cité signale qu’à ce jour, 672 travailleurs originaires de ce pays sont morts d’accidents ou d’épuisement sur les chantiers qataris. Des chantiers qui tournent à plein régime sous 55° de chaleur, dans des conditions de travail qui relèguent Zola au rang d’auteur pour la Bibliothèque Rose.

À l’aéroport Tribhuvan à Katmandu, les cercueils venant du Qatar croisent la file des émigrés qui s’y rendent pour remplacer la force de travail perdue. Comment peut-on supporter pareille injustice? Comment accepter qu’à côté des palais climatisés où se pavanent les sultans et leurs hôtes de marque, croupissent l’immense armée des miséreux qui n’ont pas d’autre choix, pour sauver leur famille restée au pays, que de travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive? Ils n’auront pas de médaille. Qui songerait à leur élever une statue? Un monument au travailleur inconnu? Mais inconnus, ils le sont tous! Et sur leurs fantômes danseront les Zlatan Ibrahimovic et les Lionel Messi de demain, chaque fois qu’un but sera marqué. De l’autre côté de la planète, des chants de victoires s’élèveront devant les téléviseurs. Pour la prière aux agonisants, on repassera.

Certes, lorsque la situation de ces ouvriers devient tellement intenable qu’elle ne peut être occultée, les autorités du Qatar promettent des réformes et le patron du foot mondial Sepp Blatter fronce les sourcils. Mais jusqu’à maintenant, il s’agit surtout de paroles verbales. Ce qui importe, c’est de calmer les médias. Calmés, ils le sont d’ailleurs très rapidement. Passons vite à ce qui est important: le ballon qui doit tourner rond. Prière de ne pas s’encombrer d’une idée aussi tordue que celle d’octroyer à ces damnés du foot des conditions de vie décentes.

La seule menace vraiment dissuasive pour les dirigeants qataris serait de supprimer la Coupe du Monde. Utopie? Il y a tellement d’intérêts en jeu... Les investissements des grandes marques, les profits des groupes de la construction, les revenus de la publicité, les droits de retransmission télévisuelle, l’ego des dirigeants politiques, la frénésie télénationaliste des combattants en charentaises, la gloire mondiale pour une pétromonarchie avide de compenser sa taille menue par une méga couverture médiatique...» Du pain et des jeux. Pour le pain, les ouvriers immigrés au Qatar attendront.

Où serons-nous en 2022? Prenons les paris: nous fixerons tous nos écrans en attendant fiévreusement le début des matchs. Boycotter cette coupe pleine de morts au champ du labeur? Elles seront vite oubliées, les belles résolutions. Et nous retomberons dans les ornières hypnotiques du sport-spectacle mondialisé.

Que cela ne nous empêche pas de prendre conscience de ce qui se commet maintenant au nom de notre plaisir futur. Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson / Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson / Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare, écrivait Aragon. Et ce qu’il faut de douleurs ouvrières pour une Coupe du Monde.

 
ÉditorialJean-Noël Cuénod