Dans le port de l’angoisse

 

 

 

Jean-Noël Cuénod
11 janvier 2015

En affrontant les tempêtes du capitalisme mondialisé, il nous semble qu’un seul havre nous attend, le port de l’angoisse. Voilà qui rappellera aux cinéphiles, le titre du célèbre film d’Howard Hawks avec l’inoubliable couple Bacall-Bogart. Les alliances se font, se défont. L’ennemi d’aujourd’hui sera l’allié de demain. La gauche se veut à droite mais reste gauche sans être adroite. La droite bifurque vers son extrême et perd son âme au tournant. Pour l’éviter, le centre lévite et ne sait plus où il habite.

La parole politique n’a pas plus de valeur qu’un MacDo oublié dans une poubelle. Nous cherchons autour de nous des signes pour accrocher nos regards et nos pensées mais notre premier réflexe est s’abriter dans la première casemate qui apparaît. Enfermés dans un repaire, comment distinguerons-nous les repères?

Ce n’est plus la bonne vieille peur de jadis, celle que faisaient naître la moustache de Staline ou les bajoues de Brejnev, celle qui était bien enfermée derrière le Rideau de Fer. Aujourd’hui, c’est l’angoisse qui a pris la succession. L’angoisse, c’est-à-dire la peur sans visage.

Ou plutôt avec tellement de visages qu’elle en est défigurée. L’égorgeur en turban? C’est un Normand. Zurich, ville la plus riche du monde? La voilà livrée à une émeute surgie du néant. Un paisible café de Sidney? Un fou barbu le transforme en champ de morts. Ce qui était invraisemblable devient possible.

Tout changeait de pôle et d’épaule / La pièce était-elle ou non drôle / Moi si j’y tenais mal mon rôle / C’était de n’y comprendre rien. Nous nous sentons dépassés par cette succession d’événements, comme le jeune homme du poème d’Aragon (Est-ce ainsi que les hommes vivent? in Le Roman Inachevé).

L’angoisse fait partie de ces passions tristes décrites par Spinoza. Malgré les apparences, elle ne vient pas de nulle part. Sous leurs diverses formes, les médias la mettent en scène. Non pas pour ourdir des complots, mais plus simplement, pour vendre leurs multiples produits. Car elle se vend bien l’angoisse.

L’industrie de la trouille marche du tonnerre de Zeus: agences de sécurité privée, contre-espions informatiques, effaceurs de mauvaise réputation sur les réseaux sociaux, entrepreneurs en matériel antivol, installeurs de bidules électroniques. Sans compter les groupes pharmaceutiques, tous les gourous et autres arracheurs de dents de sagesse.

C’est bien connu l’angoisse dope la consommation. Mais l’angoisse est aussi une bonne affaire pour tous les fournisseurs en idéologies infantiles et rétrogrades. Eric Zemmour peut en témoigner. Son dernier bouquin se vend presqu’aussi bien que celui de Valérie Trierweiler, autre grande figure de l’intelligence française.

Dans le Corriere della Sera, notre chihuahua identitaire sautille en glapissant: «Nous nous dirigeons vers le chaos. Cette situation d’un peuple dans le peuple, des musulmans dans le peuple français, nous conduira au chaos et à la guerre civile.» Plus on angoisse, moins on réfléchit. Il faut à cette angoisse, donner un visage afin de la transformer en peur, puis en haine.

Alors, on crie à la guerre civile, comme le chihuahua susmentionné. Et plus on crie, plus le bruit médiatique enfle et plus les tirages augmentent. à force de semer la haine, la déraison, à force d’encourager la terne folie des aigris, elle pourrait bien arriver un jour, cette guerre civile que les Zemmour appellent de leurs vœux, tout en encaissant les dividendes de la pétoche.

Et si, au lieu de nous dresser les uns contre les autres au nom d’identités plus ou moins fantasmées, nous regardions le monde en face, tel qu’il est — avec ses injustices et ses potentialités — et non tel que notre angoisse le dessine?

Le «Port de l’Angoisse» est tiré du roman d’Ernest Hemingway, «To have and have not». Telle est la question, en effet.

 

Paru dans l’édition de janvier 2015