Vers une nouvelle Suisse, à marche forcée

 

 

 

Jean-Noël Cuénod
8 avril 2015

La Suisse a franchi un point de non-retour, lundi 16 mars. Ce jour là, elle a été admise par le Forum mondial pour la transparence fiscale à passer en phase 2, sortant Mère Helvétie des zones douteuses où elle stagnait en compagnie des infernaux paradis fiscaux.

Elle fait songer à une dame de la bonne société obligée de partager une cellule nauséabonde avec les pires malfrats du quartier et qu’un juge sourcilleux mais bienveillant sort de ce mauvais pas, à la condition qu’elle mette en pratique ses promesses de marcher droit.

Jusqu’alors, en phase 1, la Suisse a dû mettre ses lois en conformité avec les exigences de la lutte contre la fraude fiscale internationale. Les experts de l’OCDE¹  qui œuvrent pour le Forum, ont estimé que la Confédération avait réussi cette première épreuve.

Mais en phase 2, notre pays doit passer à la vitesse supérieure en démontrant sa volonté d’appliquer les dispositions qu’elle a prises pour faciliter ses échanges d’informations avec les autorités fiscales étrangères. Pour éviter de se retrouver au ban des nations — avec les risques de rétorsions économiques que cela comporte pour un pays qui vit de ses exportations industrielles — la Confédération va définitivement jeter au rebut ce qui lui reste de secret bancaire.

Jadis, l’ancien ministre gaulliste Alexandre aimait à dépeindre ainsi la Suisse: «Dans un monde de gangsters, il faut bien qu’il y ait un receleur.»

Aujourd’hui, il serait bien imprudent de prétendre que le monde s’est purgé de ses gangsters. En revanche, il est certain que ceux-ci n’ont plus besoin de la Confédération comme receleuse.

C’est donc une nouvelle Suisse qui va devoir avancer dans ce monde plein de périls. Et avancer à marche forcée. Car notre pays a dû subir la volonté des puissances, sans pouvoir imposer son propre rythme dans cette mue helvétique. C’est le monde qui nous a changé et non nous-mêmes.

Pour la classe politique suisse, c’est un effarant constat d’échec. Elle n’a pas eu la lucidité de prendre acte des changements fondamentaux imposés par la mondialisation et la rapidité des échanges. Elle s’est montrée incapable de comprendre les réactions de nos plus proches voisins.

En fait, ce n’est même pas le pouvoir politique qui a abandonné le secret bancaire, mais les milieux financiers eux-mêmes qui ont fini par prendre conscience que s’acharner à le maintenir portait préjudice à la sauvegarde de leurs intérêts.

Dans ce contexte, le pouvoir politique, plus que faible, s’est montré absent. Sans doute le doit-on, au moins en grande partie, à la blochérisation des esprits qui a placé l’autisme au rang de méthode de gouvernement.

Blocher et les siens ont fait couler sur la politique suisse une chape de plomb en faisant croire au peuple que l’Alleingang, la voie solitaire, pouvait assurer à la Suisse son indépendance. Belle indépendance que la nôtre, en effet! En voulant la préserver, nous l’avons perdue.

Une démocratie ne peut que s’étioler si le pouvoir politique ne remplit pas ses fonctions directrices. Si l’on veut que la politique — qui est la science de l’autre et non pas sa négation — reprenne ses droits dans la nouvelle Suisse, il faudra démolir la chape de plomb blochérienne, comme nous nous sommes débarrassés du secret bancaire.

¹ Organisation de coordination et de développement économique.

 

Paru dans l’édition d’avril 2015