En fouillant les cendres du drapeau suisse brûlé

 

 

 

Jean-Noël Cuénod
2 septembre 2015

Lors du 1er Août à Berne, quelques militants d’extrême gauche ont brûlé le drapeau suisse lors d’une manif. En fouillant ses cendres, que déniche-t-on? Surtout, un énorme amas de bêtises. Ainsi, les organisateurs de cette manifestation ont-ils clamé qu’«il n’y a rien à fêter le 1er Août». Rien, en effet, si ce n’est la volonté d’un peuple à s’unir contre la tyrannie de la noblesse et l’arbitraire des monarques. Cela ne devrait pourtant pas laisser indifférents des militants d’extrême gauche. Et ce peuple que les gauchistes disent servir croit-il vraiment qu’il n’a aucun sentiment envers sa patrie? N’ont-ils pas songé qu’en boutant le feu à ce tissu porteur de symboles, ils allaient peut-être détourner nombre de travailleurs de voter à gauche?

Car c’est avant tout la cause de l’UDC qui a été servie en l’occurrence, juste avant les élections fédérales du mois prochain. Rien de tel qu’une provocation de cet acabit pour servir de tremplin à la campagne de l’extrême droite et lui donner l’occasion d’occuper les réseaux sociaux qui sont désormais les vecteurs les plus efficaces de la propagande. Dans les déchets de sottises laissés par les cendres du drapeau, on tombe aussi sur des réactions totalement disproportionnées, exigeant d’exemplaires punitions, une répression sanglante, des poursuites impitoyables contre les auteurs de ce «crime». Or, cette manif s’est déroulée sans violence contre les personnes. Tout le monde est rentré gentiment chez soi après avoir fait le malin sur la place Fédérale. Stupide, certes, l’action des brûleurs de bannière. Mais c’est tout. Pas de quoi en faire un drame fédéral.

L’extrême gauche n’a pas le monopole de la stupidité. Dans son genre, l’extrême droite n’est pas mal, non plus! En lançant le slogan «les Suisses votent UDC», les blochériens ont métaphoriquement brûlé le drapeau rouge à croix blanche, symbole de l’unité de ce pays, au-delà de tout ce qui peut séparer ses citoyens. Ceux qui ne votent pas UDC — plus de 70% des électeurs — ne sont donc pas dignes d’appartenir à leur pays. Pis, ils ne sont pas Suisses. Carrément! Ils végètent dans une dimension quantique indéterminée. En attendant d’être happés par un trou noir? Ce qui était l’image de l’union devient donc, avec les blochériens, celle de la division. Ils prétendent servir le pays alors qu’ils s’en servent pour mieux le desservir. En détournant le patriotisme à son profit, l’UDC le réduit à n’être qu’un article de propagande partisane.

Pour sortir de ces confusions entretenues par les extrémistes, il convient de redonner aux mots leurs significations précises en distinguant le patriotisme du nationalisme. Ce dernier est avant tout la forme agressive du sentiment d’appartenance à un état-nation. Il postule l’exclusion de tout ce qui lui est étranger. Le patriotisme, lui, exprime aussi un sentiment d’appartenance, mais il est moins lié à l’idée d’un état-nation entouré de barbelés qu’à celle d’une terre partagée par des personnes vivant sous le même ciel. Le patriote n’exclut pas l’étranger qui veut s’établir chez lui. Le plus souvent il cherche même à l’inclure dans la communauté. Il reste affectivement attaché à la terre qui l’a vu naître; il est prêt à consentir des sacrifices pour la sauvegarder. Mais il ne s’y enferme pas. Au fond, le patriote est un cosmopolite qui n’a pas oublié d’où il venait.

Le patriotisme n’est pas de gauche, de droite, du centre. Il est d’ici. Un point c’est tout.

 

Paru dans l’édition de septembre 2015

 
ÉditorialJean-Noël Cuénod