Mafia en Suisse: un tournant pour la justice

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Fabio Lo Verso
Janvier 2018

On a souvent pointé du doigt l’impéritie du Ministère public de la Confédération (MPC), son incapacité à endiguer l’infiltration mafieuse italienne en Suisse, un phénomène dont on n’a pas encore mesuré toute l’étendue. On s’est étonné de l’incohérence et de la faiblesse de certaines peines. Mais qui pourra nier l’indiscutable bond en avant que constituent les verdicts prononcés, le 29 décembre dernier, à Bellinzone, siège du Tribunal pénal fédéral, contre un exécutant et un complice de la ’ndrangheta, la redoutable mafia calabraise?

Cet épilogue, qui marque un tournant pour la justice helvétique, a plusieurs vertus. Il lève premièrement l’embarras des enquêteurs qui s’étaient jusque-là heurtés à une impasse juridique: la difficile application de l’art. 260 ter du Code de procédure pénale, qui punit la participation à une organisation criminelle. Nul doute que ce dispositif continuera de diviser juristes et procureurs sur la notion «d’appartenance» à un clan mafieux. Mais pour la première fois, le jugement de Bellinzone aura mis tout le monde d’accord.

Deuxièmement, cette victoire apaise la crise qui couve depuis trop longtemps au sein du MPC, sous-doté en personnel qualifié pour mener un combat efficace contre les mafias. L’inadéquation, dans la configuration actuelle, du Parquet fédéral est un thème qu’on peine toujours à saisir avec la méthode nécessaire. Malgré la victoire, le procès remporté le 29 décembre dernier est emblématique de cette insuffisance. Il avait été annulé, il y a deux ans, pour inconsistance des preuves, alors que l’accusé avait rendu des aveux complets.

La claque fut salutaire. Mais faut-il avoir uniquement recours à la force pour sortir le MPC de sa torpeur? L’éclatante victoire que celui-ci savoure aujourd’hui servira-t-elle de catalyseur?

Le MPC devra quitter sa tour d’ivoire et dialoguer avec les parlementaires et la société civile qui attendent un sursaut à la hauteur des enjeux. Car ce premier procès gagné contre une organisation criminelle en Suisse (après deux échecs *) ne chassera pas la menace mafieuse comme un mauvais rêve.

En dehors des tribunaux, le monde politique semble saisis d’une étrange apathie. Tandis que l’infiltration mafieuse, qu’elle soit le fait de la ’ndrangheta, de la camorra napolitaine ou de la cosa nostra sicilienne, continue de pénétrer les instituts de crédit et les sociétés financières suisses. Avant de gangréner les parlements?

Le rappel des ravages exercés par la corruption mafieuse dans des pays comme l’Italie ou le Mexique, s’il aide à une prise de conscience, n’a pas encore livré de remède adéquat. Ce n’est pas d’un traitement homéopathique dont on a aujourd’hui besoin mais d’un véritable électrochoc.

Le verdict de Bellinzone montre que la Suisse peut disposer des anticorps nécessaires pour rejeter le virus mafieux. Pour éviter qu’il ne dégénère en une maladie incurable, il est temps de les produire en série.


 
ÉditorialFabio Lo Verso