L’abstention dynamite

 

 

 

William Irigoyen
19 février 2017

Il y a toujours quelque chose de cinglant, de piquant et donc d’extrêmement cocasse dans les écrits d’Octave Mirbeau. Prenez La Grève des électeurs, livre publié initialement en 1888 dans Le Figaro et qui vient d’être réédité en cette année d'élections générales françaises ¹. Dans ce court texte, l’écrivain-journaliste éreinte la classe politique de son époque, truffée selon lui de «maîtres avides» qui «grugent» l'électeur et «l'assomment». Et le même de s'étonner que, «après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose... »

En 2017, certains Français qui vivent au rythme des affaires — cette semaine François Fillon, Thierry Solère, son porte-parole et Marine Le Pen ont été à la «une» de l'actualité —, disent ne plus vouloir voter, ajoutant que leur refus de se déplacer pour aller mettre un bulletin dans l'urne constituerait un acte «révolutionnaire» de nature à faire «changer les choses». Cet argument mérite réflexion.

Rappelons qu'une défection citoyenne massive n’empêchera nullement un(e) chef(fe) de l'État d'être désigné(e), aucun quorum n'étant exigé lors de ce scrutin. S'abstenir c'est donc ouvrir un boulevard à ceux qui ont précisément pour projet politique de dynamiter le «système». Or, comme l'indiquait la semaine dernière, sur les ondes d'Europe 1, Frédéric Dabi, directeur adjoint de l'IFOP, c'est le Front National qui, aujourd'hui, a «les électeurs les plus mobilisés²».

Si l'on veut continuer de méditer sur l'utilité du vote, on peut lire l'édition datée du 4 février de The Economist. L'hebdomadaire britannique y relaie une enquête de l'OCDE listant les quatre pays connaissant le plus gros écart de participation aux élections entre les moins de 25 ans et les plus de 55 ans³. Le quatuor de tête est le suivant: Israël, Grande-Bretagne, États-Unis... et France.

Au lendemain du Brexit, il a été maintes fois souligné que les millenials, ces jeunes nés à partir de 1980 et ayant atteint leur majorité dans les années 2000, s'étaient fait «voler» leur avenir européen par des électeurs plus âgés. Si, aux États-Unis, la «génération Y» s'était davantage mobilisée, Donald Trump ne siègerait pas à la Maison-Blanche. Seulement voilà, seul un jeune sur deux s'est déplacé.

Au regard du climat actuel, il est parfois permis de penser, au diapason d’Octave Mirbeau, que celui que nous élisons «ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens». Peut-être, mais en démocratie, «le pire des systèmes à l'exception de tous les autres», selon la célèbre formule de Winston Churchill, les citoyens ont encore la liberté de «sortir les sortants».

Dans cet univers du soi-disant «tous pourris», il y a encore des gens honnêtes qui se battent pour «changer la vie». La responsabilité des politiques est énorme. Celle des citoyens ne l’est pas moins.


¹ Octave Mirbeau, La Grève des électeurs, Allia (suivi de Les Moutons noirs par Cécile Rivière)

² Marine Le Pen a les électeurs les plus mobilisés, Europe 1, 12 février 2017

³ Millennials across the rich world are failing to vote, The Economist, 4 février 2017

 
ÉditorialWilliam Irigoyen