Allemagne: économie forte, politique friable

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Fabio Lo Verso

29 septembre 2017 — En remontant le fil de la campagne, l’Allemagne de l’après-24 septembre était annoncée. La «grande coalition» entre les rivaux conservateurs et sociaux-démocrates n’était plus que l’ombre d’elle-même, maintenue en vie par l’exacerbation du «miracle économique». Politiquement dévitalisée, elle s’est brisée contre la lame de la frustration populaire. Qui a trouvé son exutoire dans l’extrême droite incarnée par l’AfD.

Le coup porté par ses électeurs, passés de 4,7% à 12,6% en quatre ans, fissure le vernis d’un système réputé pour sa solidité. On le savait vieillissant, avec un personnel politique qui ne s’est pas renouvelé. Il est en train de devenir friable, miné par l’usure de ses partis traditionnels, la CDU d’Angela Merkel et le SPD de Martin Schulz. Jamais leur socle électoral n’avait autant reculé. Pour la première fois, les deux formations qui ont structuré la vie politique des Allemands vacillent.

Ce sont elles qui, seules ou assises sur l’improbable tandem politique de la «grande coalition», ont façonné les conditions cadre pour que l’économie allemande devienne la locomotive de l’Europe. Un train roulant peut-être trop vite pour un électeur sur treize. Sans casque de protection pour les Allemands les plus vulnérables, sans un cap commun, et surtout prenant à son bord la main d’œuvre étrangère, considérée comme une menace pour l’emploi.

On a massivement voté pour l’AfD dans la Saxe, «parce qu’il y a trop d’étrangers». La situation économique est pourtant positive dans ce Land de l’Est, dont la capitale est Dresde et la ville la plus peuplée Leipzig, deux cités qui ont connu un essor épatant.

Le deuxième enseignement du 24 septembre est que les repères ont sauté. Ce que ce journal relevait déjà dans son dossier spécial consacré à «l’Allemagne prise en étau» 1. Alors qu’elle prône un libéralisme économique pur et dur, Angela Merkel est très largement considérée comme «la garante du modèle social». Les Allemands, qui dénoncent la personnalisation du pouvoir, aiment pourtant la reconduire à la chancellerie.

Modèle de stabilité dont le peuple, comme les élites, vivent dans le culte démocratique de la rigueur et de la perfection, l’Allemagne semble traversée à son tour par la dégradation de la culture politique. Le succès de l’AfD représente une chute de plusieurs paliers, tellement cette jeune formation est pétrie de contradictions.

Dans une enquête parue en début d’année, La Cité montrait que ses électeurs «ne lui font pas complètement confiance pour résoudre leurs problèmes, ils votent pour ce parti avant tout pour punir les autres 2». Et ce n’est pas la moindre de ses absurdités.

Au delà du choc, le succès de l’extrême droite nous fait découvrir que, politiquement, le géant économique allemand a désormais les pieds d’argile. L’un des enseignements les plus troublants du 24 septembre.


1. La Cité, septembre 2017, pages 4 à 9.

2. «Allemagne, le troublant décalage entre l’AfD et ses électeurs», par Déborah Berlioz, La Cité, janvier 2017.

 
ÉditorialFabio Lo Verso