Un communiste à Santiago

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William Irigoyen

8 octobre 2017 — Dimanche dernier à Santiago, Plaza de la Paz (place de la paix), on célébrait la mémoire de Victor Jara. Que les lecteurs qui découvrent ce nom se rassurent. Avant ce jour, l'auteur de ces lignes n'en avait jamais entendu parler. Le 16 septembre 1973, soit cinq jours après le coup d’État lancé contre le président socialiste Salvador Allende, les séides du général Pinochet assassinent cet homme qui était tout à la fois poète, musicien, acteur, directeur de théâtre... et militant communiste, un crime pour les ardents défenseurs de la dictature chilienne et de son célèbre représentant.

Ce soir-là, ils étaient des milliers à rendre hommage à Victor Jara, icône de la gauche chilienne. Des jeunes y côtoyaient des plus anciens. Parmi eux, des victimes de la torture ordonnée par le maître de l'époque à Santiago, celui qui faisait enfermer ses ennemis dans des stades de football et qui, à la fin de sa vie, pouvait encore s'enorgueillir d'aller boire le thé chez son amie Margaret Thatcher, l'ancienne première ministre britannique. La dame de fer et l'homme des années de plomb: terrible alliage. Au milieu de la foule, ce dimanche 1er octobre, on pouvait apercevoir quelques portraits de Che Guevara ainsi que des drapeaux flanqués de la faucille et du marteau.

Au premier rang étaient assis Karol Cariola, ancienne leader du mouvement de jeunesse communiste, aujourd'hui députée au Congrès National qui siège à Valparaiso, ainsi que Daniel Jadue, le maire de Recoleta, un quartier populaire de Santiago. Ce dernier est en train de s'affirmer comme une figure politique de premier plan dans le pays. Pourquoi? Parce que sa gestion alternative est remarquée et appréciée par une partie de ses administrés. L'une de ses principaux «faits d'armes» est d'avoir donné naissance à une pharmacie populaire. Oui, vous avez bien lu.

De quoi s'agit-il? «Tout simplement» d'obtenir des médicaments à des prix abordables. Comment? En s'approvisionnant directement auprès d'une centrale d'achat. Les produits, une fois récoltés, sont acheminés par camionnette dans les pharmacies populaires qui les proposent à des tarifs cassés aux habitants. À charge pour ces derniers de justifier qu'ils demeurent bien dans la commune de Recoleta. Cette commercialisation alternative a connu un tel succès que Daniel Jadue a appliqué la même méthode au commerce des lunettes. Pharmacies et opticiens populaires sont aujourd'hui une réalité dans le pays.

Cela suffira-t-il à ébranler la toute-puissance d'une industrie qui sait parfaitement s'enrichir sur le dos des malades? Assurément non, mais une telle initiative remet le citoyen et non le consommateur au centre de la préoccupation politique. Ce projet montre que la chose publique n'est pas qu'une affaire théorique. Il y a, dans les partis, au Chili comme ailleurs, des hommes et des femmes qui, aux longs et pompeux discours, préfèrent la pratique morale et cherchent à mettre en application ce en quoi ils croient. Est-ce l'assurance d'une victoire électorale? Il faudra attendre quelque années avant de le savoir.

Cette année, en effet, le Parti communiste ne présente pas de candidat à l'élection présidentielle dont le premier tour se déroulera le 19 novembre prochain. Ce qui ne l'empêche pas de prendre position. Officiellement, il soutient la candidature d'Alejandro Guiller, l'ancien journaliste de télévision, un candidat supposé «indépendant» mais qui veut poursuivre la politique de l'actuelle cheffe de l'État «socialiste» Michelle Bachelet. À l'heure où ces lignes sont écrites, c'est toujours le candidat de la droite Sebastian Piñera, qui a les faveurs des sondages.

Si ce scénario se vérifie les spécialistes vont encore expliquer que le libéralisme est la seule voie à suivre, que le socialisme est mort, que la sociale-démocratie a du plomb dans l'aile, que la gauche de la gauche ne peut arriver au pouvoir en raison de son dogmatisme, de sa conception erronée du monde. Peut-être. Mais il y a aussi des responsables politiques progressistes qui ne manquent ni d'idées ni d'énergie pour mener à bien leur projet.

La gauche n'a peut-être pas dit son dernier mot. Au Chili comme sur le vieux continent européen. 

 
ÉditorialWilliam Irigoyen