Contrat médiatique

 

 

 

Fabio Lo Verso
8 décembre 2012

Si, pour Jean-Jacques Rousseau, l’égalité est la condition de la liberté, quelle condition le philosophe genevois aurait-il posée aujourd’hui pour que la presse soit libre et épanouie? Il n’est pas incongru d’invoquer le génie de ce penseur fécond pour démêler la crise que traverse le journalisme. Rousseau travaillait à chercher le vrai et faisait des idées et de l’expérience ses outils d’investigation. Le philosophe avait fait la preuve, à la fois théorique et empirique, que les émotions peuvent être intangibles et fluctuantes, et miner la cohésion sociale, alors que la connaissance et le savoir sont sources de stabilité pour la société humaine.

Avec Rousseau, la famille humaniste s’est constituée à travers les siècles autour de ce principe: si on entrave, détourne ou étouffe la propension de l’Homme à se doter de connaissances et de savoirs, les relations entre individus se crispent, la médisance tient lieu de conversation, le jugement hâtif et vexatoire devient la règle, la polémique stérile et les accusations ad personam supplantent le débat d’idées.

Le philosophe se plaignait de la raréfaction de la tolérance et de l’ouverture d’esprit parmi ses semblables. Il ne serait peut-être pas dépaysé, s’il traversait le temps et rejoignait notre époque. Rousseau vouait un culte à l’écriture et à l’invention du livre, puissant levier pour la création d’une société idéale, une fonction que le siècle des Lumières a sublimée mais n’a pas réalisée.

Plus tard, le livre sera concurrencé par la presse, accueillie comme une vitrine moderne de la connaissance et du savoir. Mais elle deviendra aussi un moyen de désinformation et de manipulation de l’opinion. Pour Rousseau, cette évolution apparaîtrait comme un facteur de subversion du «contrat social».

Les lecteurs et les journaux devraient s’entretenir les uns avec les autres et se renforcer réciproquement. Mais la méfiance s’amplifie, et la désaffection pour une industrie obsédée par la rentabilité et le pouvoir économique et politique devient de plus en plus marquée.

Le «contrat médiatique» est menacé de dissolution, et les termes d’un nouveau contrat ne sont pas encore arrêtés. C’est ici que la pensée rousseauiste peut nous servir à détecter les pièges invisibles d’une nouvelle démarche conceptuelle et empirique, ce en quoi le philosophe genevois était un maître.

 

Paru dans La Cité du 7 au 21 décembre 2012.

 
ÉditorialFabio Lo Verso